
J'essaye dans ce livre de faire l'histoire et de reconstituer les éléments d'une bibliothèque, la plus intéressante peut-être des collections privées du XVIe siècle. Bien que je m'occupe surtout, dans Fulvio Orsini, du collectionneur et du bibliophile, il apparu naturel de faire connaître d'abord les principales dates de sa vie, de déterminer son caractère, de le montrer dans son milieu, parmi ses études et ses amitiés. Je vais donc raconter brièvement cette carrière laborieuse, telle que je l'ai trouvée dans les œuvres du savant romain, dans les témoignages de ses contemporains, et surtout dans ses correspondances intimes. Cette introduction est d'autant plus nécessaire qu'une biographie raisonnée d'Orsini, malgré l'intérêt sérieux qui s'y attacherait, n'a pas été encore écrite.
Fulvio Orsini appartient à la grande famille romaine dont il porte le nom. On a remarqué que c'est un honneur pour les Orsini d'avoir, grâce à lui, les lettres représentées chez eux comme les autres illustres familles italiennes. Cependant Fulvio, enfant naturel, ne fut jamais reconnu officiellement par les siens.
Le nom de son père n'est même pas certain. Les généalogistes, sachant par des témoignages assez sûrs qu'il était fils d'un Orsini de la branche de Mugnano, commandeur de l'ordre de Malte, lui donnent pour père un Maerbale. Cette hypothèse est très vraisemblable. Maerbale Orsini, fils du condottière Giancorrado, condottière lui-même et l'un de ceux qui vinrent en 1552 au secours de Sienne, satisfait seul aux conditions demandées. Il vivait encore en 1579. On ne sait rien sur la mère de Fulvio, qui devait être d'humble naissance. La respectueuse affection dont elle fut entourée par son fils et l'excellente éducation première qu'elle lui donna font penser d'elle quelque bien. Certaines lettres intimes de 1558 témoignent des tendres inquiétudes de Fulvio pour sa mère malade.
Né le 11 décembre 1529, il fut élevé d'abord par son père et entouré de tout le luxe qu'un jeune Romain de son rang pouvait avoir sous le pontificat de Clément VII et de Paul III. On le voyait tout enfant, à cheval dans les rues, et on le reconnaissait à la suite nombreuse qui l'accompagnait. Soudain cette fortune change : une rupture intervient entre les parents, et Fulvio ne revoit plus son père. Sa mère est réduite à vivre de la charité publique. Dès que son fils a neuf ans, elle obtient qu'il soit admis parmi les enfants de chœur entretenus par le chapitre de Saint-Jean-de-Lateran. C'est alors qu'un chanoine de la basilique, frappé de son intelligence précoce et de son heureux caractère, s'intéresse à lui et se charge entièrement de son éducation.
L'homme charitable et savant, qui devait servir de père à Orsini et abréger pour lui toutes les difficultés de la carrière, était Gentile Delfini. Il était chanoine depuis 1525 et l'un des membres les plus érudits du clergé romain. Sa famille lui donnait une influence et une autorité que sa valeur personnelle aurait suffi à lui mériter. On s'accorde à nous le représenter comme un homme modeste, pieux, ami des livres et des antiquités, les collectionnant volontiers et en connaisseur. Les renseignements encore inédits, recueillis par Galletti dans les archives capitulaires de Lateran, montrent l'estime dont il jouissait dans le chapitre et les missions de confiance qu'on lui donnait. Rannucio Farnèse, cardinal-archiprêtre de Lateran, l'avait choisi en 1553 pour son vicaire aux applaudissements de tous. Mais cette charge importante ne tarda pas à fatiguer le bon Delfini ; dès le 2 juin 1554, il adressait au cardinal une requête publique pour obtenir un successeur plus apte que lui à ces fonctions ; il était, disait-il, trop occupé par ses études pour être un bon administrateur, et préférait retourner à ses livres.
Aux côtés d'un tel maître et avec de tels exemples sous les yeux, on comprend que l'esprit de Fulvio, naturellement vif et précis, se soit porté vers la science. Une influence analogue fut exercée sur lui par un prélat, fort célèbre au XVIe siècle et fort oublié aujourd'hui, Angelo Colocci, évêque de Nocera. Le jeune homme allait lui rendre visite dans sa maison du Quirinal, aux orti Colotiani, si fréquentés des érudits du temps. Colocci mourut en 1549, mais Orsini conserva le plus grand respect pour la mémoire de ce savant homme, qui avait donné à ses premières études de précieux encouragements.
De bonne heure Orsini montra du goût pour les inscriptions, les monuments, les médailles, pour tout ce qui rappelait aux générations enthousiastes de la Renaissance, l'histoire de la capitale du monde. Les collections de Delfini et de Colocci lui fournirent ses premiers sujets de recherches archéologiques. La connaissance des textes ne l'intéressait pas moins que celle des documents ; il commença jeune, on peut le croire, à dépouiller méthodiquement les auteurs anciens et à réunir cette masse considérable de matériaux qu'il devait plus tard mettre en œuvre.
Les études d'Orsini firent au grec une très large place et précisément le plus ancien témoignage public de son activité littéraire est une pièce en distiques grecs, mise en tête de l'édition princeps de la Bibliothèque d'Apollodore. Cette édition, parue à Rome en 1555, est due à Benedetto Egio, de Spolète. Elle est dédiée au juriste Jean Métellus ; mais il y a aussi une assez longue épître à Orsini, datée de Rome le 27 juillet 1555. Tout en justifiant ses idées sur la personne d'Apollodore, le titre et la division de son ouvrage, Egio cite des noms et donne des détails qui nous permettent de savoir dans quel milieu vivait Orsini et quels étaient alors les savants qu'il fréquentait. Les deux principaux étaient Gulielmo Sirleto et Basilio Zanchi, "reipublicae litterariae sidera fulgentissima", Zanchi était chanoine régulier de Lateran, poète distingué et fort occupé, comme nous le verrons, de lexicographie ; il mourut en en 1558. Sirleto préludait par de laborieuses études à la carrière brillante qu'il devait parcourir et qui allait faire de lui un cardinal et un bibliothécaire de l'Eglise romaine. Giovanni Cesari (Janus Caesarius) est nommé après eux. Scipione Tetti, étroitement lié avec Orsini et Egio, avait rédigé un commentaire sur Apollodore: enfin deux érudits étrangers à Rome, Viviano Brunori (Corinaltensis) et Giordano Giordani d'Urbin, complétaient le petit cercle et paraissent avoir été des amis particuliers d'Orsini ; nous ne les retrouvons pas plus tard dans sa correspondance. Antonio Possevino, de Mantoue, Gabriel Faerno, de Crémone, Latino Latini, de Viterbe, etc., ont été liés dès cette époque avec le jeune savant.
C'est certainement au même temps que se rattache une publication d'ordre moins grave et à laquelle Orsini a collaboré. Il s'agit des Centons virgiliens de Lelio Capilupi ; elle fut faite à Rome par un compatriote de l'auteur, Possevino, et à la fin on trouve une petite note intitulée : L. Fulvius Ursinus lectoris. En voici la substance : Le jeune Antonio Possevino faisait imprimer les centons tirés de Virgile par Lelio Capilupi ; Lelio, très bienveillant envers tous les gens d'étude, en avait confié un certain nombre à Orsini pour les montrer à qui il jugerait convenable ; celui-ci les communique à Benedetto Egio ; Egio fait aussitôt un distique laudatif ; Orsini le transmet à Capilupi qui compose en une heure et demie un nouveau centon à la louange d'Egio. Notre Fulvio dit avoir donné volontiers le distique et le centon à son ami Possevino, pour remplir la dernière page de son recueil et pour aider en même temps à l'immortalité des deux amis. Ce centon est le onzième ; l'édition qu'il termine est d'une singulière rareté bibliographique, et je ne crois pas qu'on en ait signalé la dédicace adressée par Possevino à notre compatriote, Joachim du Bellay, alors à Rome.
Orsini était déjà bénéficier de Saint-Jean-de-Lateran et allait en devenir chanoine. La date de ce canonicat, importante dans la vie d'Orsini, est fixée par Galletti au 24 décembre 1554. En 1562, il intervenait dans le chapitre en faveur d'Onofrio Panvinio pour demander une rémunération des travaux historiques que celui-ci avait exécutés aux archives. Il remplissait en 1566 les fonctions de secrétaire. C'est à Gentile Delfini et à sa famille qu'il devait faire partie du premier chapitre de Rome, et cette situation avait l'avantage de donner au jeune savant une indépendance assez grande pour lui permettre de continuer à loisir ses études.
Gentile mourut le 2 janvier 1559. Il avait eu soin de préparer à Orsini une protection précieuse, en le faisant entrer au service des Farnèse. De moins ancienne noblesse que les Delfini, les Farnèse, au milieu du XVIe siècle, était cependant mieux en mesure de faire la fortune d'un jeune homme. L'élévation rapide de cette famille, surtout à partir du règne de Paul III, avait fait d'elle la plus puissante de Rome et l'une des plus importantes d'Italie. Ottavio Farnèse régnait à Parme, et deux grands cardinaux, Alessandro et Ranuccio, représentaient le nom avec un éclat incomparable. Delfini avait été dans l'intimité de Paul III ; il avait conservé avec les cardinaux des relations étroites. Lorsqu'après la découverte au Forum des fragments des fastes consulaires, Alessandro Farnèse les fit placer à ses frais au palais des Conservateurs au Capitole, la confiance du cardinal, non moins que sa compétence archéologique, désignèrent Delfini pour diriger l'installation. On s'explique facilement que les Farnèse aient reçu avec empressement le jeune Orsini, dès que le chanoine leur proposa de le prendre à leur service. Orsini s'était d'ailleurs fait remarquer par ses qualités personnelles. En 1558, nous constatons qu'il était à la cour du cardinal Sant'Angelo, c'est ainsi qu'on appelait généralement Ranuccio pour le distinguer de son frère aîné, à qui on réservait le nom de cardinal Farnèse. Mais il était déjà depuis quelque temps attaché à la maison et en relation avec les familiers, puisque, dès 1557, nous le trouvons en correspondance active avec l'un des plus illustres, Annibal Caro ; Orsini lui procure des médailles ; il le tient au courant, pendant une absence de Rome, de tout ce qui s'y passe, des livres nouveaux qui s'y publient. La même année, Orsini accompagne à Parme le cardinale Farnèse, et fait pour lui le voyage de Parme à Rome et celui de Rome à Parme ; il avait été chargé d'une mission délicate auprès de Paul IV et du cardinal Caraffa, neveu du pape. Ce fait atteste la place que le jeune savant avait déjà chez les Farnèse et la confiance dont il était honoré.
Orsini fut spécialement attaché au cardinal Ranuccio, en qualité de bibliothécaire; il lui servait aussi de secrétaire. Il l'accompagnait l'été dans sa résidence de Capranica-di-Sutri, à peu de distance de Caprarola, où était le cardinal Alessandro. Dans un long séjour que le cardinal Ranuccio fit à Bologne en 1565, Orsini était également avec lui ainsi que Latino Latini et plusieurs autres lettrés. Ce voyage, resté inaperçu dans la vie d'Orsini, a exercé une grande influence sur la suite de sa carrière par les relations qu'il lui a procurées. Après avoir fait à Florence quelques recherches dans la Bibliothèque Laurentinienne, il alla saluer Piero Vettori à la campagne ; il lui avait déjà rendu quelques services d'érudition et acheva de lier avec le grand Florentin cette amitié dont nous reparlerons bientôt. A Bologne, il fit connaissance du Génois Gianvincenzo Pinelli, alors établi à Padoue, que nous retrouverons aussi. Malgré cette rencontre heureuse, il eut à se plaindre de Bologne dont le climat ne lui convenait pas et le rendit longtemps malade. En revanche, la société était très intelligente et très aimable et Orsini eut le plus vif plaisir à fréquenter Carlo Sigonio. Après quelques mois de séjour, la petite cour partit pour Parme, où Orsini put connaître le vieux lexicographe Mario Nizolio qu'il admirait beaucoup. Mais une douleur très vive y attendait notre érudit ; son protecteur, le cardinal S. Angelo y mourait le 29 octobre 1565.
Orsini était alors entré dans l'intimité de la famille Farnèse. Il correspondait avec Giulia d'Acquaviva, femme de Bertoldo Farnèse, seigneur de Latere. Le cardinal Alessandro ne désirait pas se séparer d'Orsini dont il avait déjà utilisé pour lui-même le dévouement ; il voulut hériter de lui comme des autres biens de son frère, et lui conserva ses fonctions de bibliothécaire. Sous ce titre, Orsini était chargé non seulement des manuscrits et des imprimés, mais encore des antiquités et des objets d'art, qui allaient former le noyau des admirables collections en tout genre auxquelles reste attaché le nom des Farnèse. Les plus importantes de leurs acquisitions remontent précisément au temps d'Alessandro Farnèse et de Fulvio Orsini. Les lettres de celui-ci conservées aux archives de Parme nous permettent de voir avec quel zèle, quel désintéressement et quelle intelligence, il s'occupait de tout ce qui lui semblait digne de son maître. Les boutiques du Campo de' Fiori, les échoppes du Ghetto, les ventes après décès alimentaient alors comme aujourd'hui le marché des curiosités romaines. Quand Orsini y rencontraient un buste antique, une pierre gravée, un tableau de valeur, il en faisait part au cardinal, lui donnait son avis sur le prix qu'on pouvait y mettre ou l'échange qu'il y aurait à proposer ; il le tenait au courant des compétitions d'amateurs qui surgissaient. Celles-ci étaient rares devant la bourse des Farnèse ; mais la perspicacité, le goût, l'expérience d'Orsini étaient de précieux auxiliaires à la richesse. Un jour, il signalait un tableau de Giorgione, chez le cardinal Lomellino ; " Plus je le pratique, écrivait-il, plus il me plaît ; il a assez de valeur pour satisfaire Votre Illustrissime Seigneurie. " Une autre fois, c'étaient deux belles cornalines antiques d'un travail achevé, qui venaient du cardinal Giovanni Salviati, ou bien un magnifique camée qu'un marchand flamand apportait à Rome ; Orsini jugeait qu'après la Tassa Farnese, il n'avait rien vu de plus beau que ce camée, qu'on estimait cinq cents écus ; il envoyait le marchand à Caprarola, pour qu'Alessandro pût admirer lui-même ce chef-d'œuvre et se décider après l'avoir vu.
Non contant de diriger les achats du cardinal, il lui faisait part des pièces qu'il avait acquises pour son compte et qui figuraient dans sa propre collection. C'est ainsi qu'il offrit à son maître une médaille d'Agrigente qu'un ami lui avait donnée, et deux beaux jaspes gravés se faisant pendant et représentant, l'un le port de Trajan, l'autre le Grand Cirque ; celui-ci venait de Maffei, celui-là des Salviati, qui l'avaient eu de Jean Lascaris. On peut supposer que de pareils cadeaux étaient largement rendus et que la générosité du donataire n'était point en reste.
Fulvio Orsini rendait des services de toute espèce : tantôt il procurait les devis du tombeau du cardinal Ranuccio à Saint-Jean-de-Latran, tantôt il s'entendait avec des menuisiers pour leur faire faire un cabinet que désirait Alessandro. Celui-ci l'employait surtout dans la direction des travaux d'art qu'il faisait exécuter, à Rome d'abord, au palis presque achevé par son frère, puis dans la somptueuse résidence de Caprarola, que lui bâtissait Vignole, aux environs de Viterbe. On consultait Orsini pour le choix des artistes. C'est lui qui proposa Pyrrho Ligorio pour continuer les travaux de Vignole aussi bien à Caprarola qu'à Saint Pierre. Dans la décoration du palais Farnèse, Orsini joua un rôle considérable ; il donnait des sujets à Taddeo Zuccari et lui indiquait la manière de les disposer. A la Renaissance, la direction des peintres était fréquemment donnée à des littérateurs ; les artistes, Raphaël tout le premier, s'y soumettaient docilement, et on ne voit pas qu'ils s'en soient mal trouvés. On sait la part considérable qu'eut Annibal Caro dans les travaux de peinture exécutés pour les Farnèse ; il n'est que juste de rappeler qu'Orsini prit aussi la sienne et qu'on eut souvent recours à son érudition historique et mythologique.
Il y avait plaisir du reste à servir un homme aussi intelligent, aussi généreux au sens complet du mot, que le cardinal Farnèse. Ce grand homme d'Etat était, en même temps, l'un des prélats les plus instruits de son siècle, les plus curieux des choses de la science et de l'art. Sa cour rappelait celle des cardinaux de Léon X. Il avait eu la bonne fortune d'être élevé par un Piero Vettori et un Romolo Amaseo. Il s'était entouré de bonne heure d'hommes éminents : l'un des ses secrétaires était devenu le cardinal Bernardino Maffei, l'autre avait été le pape Marcel II. Quand il était à Rome, c'est autour de lui que se groupaient le plus d'artistes et de savants. Rien ne lui coûtait pour enrichir d'objets rares ses collections, et nous savons par Orsini qu'il considérait sa bibliothèque comme devant être une " école publique "pour les travailleurs. J'avoue avoir songé souvent au palais Farnèse, dans les salles que l'Ecole française occupe aujourd'hui, à leur noble destinée d'autrefois ; Fulvio Orsini les habitait et c'est là que le cardinal Farnèse venait se reposer des fatigues de la politique ; c'est là que les étrangers tenaient à honneur d'être reçus et que les savants de Rome aimaient de préférence à se réunir. Au-dessus des appartements d'apparat, la bibliothèque était installée dans une de ces grandes pièces recueillies et claires, aux plafonds sculptés, orientées les unes sur la Janicule, les autres sur Saint-Pierre en construction. On se plaît à penser que cette partie du palais, remplie de si graves souvenirs, n'a pas cessé d'être un lieu d'étude et de travail.
A Caprarola, la bibliothèque est une petite pièce dans une aile écartée, qui prend jour sur des jardins calmes, étagés, au-dessus desquels s'élève à peu de distances l'élégant casino de Vignole. Elle a conservé sa destination primitive, et il est facile d'évoquer le passé devant les rayons chargés de livres. Le cardinal passait à Caprarola tous les étés, et Orsini, pendant bien des années, l'accompagna. La petite cour n'était pas pauvres en gens d'esprit ; aux amis personnels étaient venus se joindre ceux de son frère, et aucun prélat n'aurait pu montrer à ses côtés une pareille réunion d'hommes de science et de talent. Jusqu'en 1566 on y vit son secrétaire, le vieil Annibal Caro ; on écoutait avec respect ce maître du style, ce cicéronien en langue italienne. Le grave Onofrio Panvinio se délassait à Caprarola de ses travaux sur la chronologie romaine, en composant les inscriptions qu'on mettait sur les fresques ; Lorenzo Gambara, de Brescia, l'auteur du poème sur Christophe Colomb, décrivait en vers latins le palais et ses peintures ; Latino latini y aiguisait des épigrammes ; le médecin Girolamo Mercuriale apportait des nouvelles de Venise et de Padoue ; Guido Lolgi y racontait son séjour en France, Antonio Augustin ses voyages en Espagne et en Sicile ; le frère servite, Ottavio Bagatto égayait le cercle par ses saillies et par sa bonne humeur ; et, le soir, toute la savante compagnie, présidée par le cardinal, prenait le frais sur les terrasses, devant le plus magnifique horizon. On dissertait d'un passage de Tite Live ou d'une inscription découverte sur l'Esquilin ; on récitait des sonnets et des distiques, et l'on avait de grandes plaintes pour les amis restés dans les chaleurs étouffantes de Rome.
Les détails si abondants, si pittoresques, contenus dans les lettres de Fulvio et de ses amis, nous font connaître et aimer chacun de ces hommes dont plusieurs sont restés illustres et dont pas un ne fut un médiocre esprit. Ce sont eux qu'Orsini fréquenta le plus pendant cette période de sa vie. Mais si Alessandro Farnèse aimait les savants et les poètes, nous voyons qu'il recevait volontiers les artistes. Déjà, chez Ranuccio, Orsini avait connu Michel-Ange ; le cardinal employait le vieil artiste pour l'achèvement du palais et la construction de la célèbre corniche. Orsini l'admirait, même dans ses fresques de décadence de la chapelle Pauline ; il recueillait pieusement les cartons de son atelier ; c'est à lui, par exemple qu'on doit la conservation du groupe de l'Amour et Vénus et du fragment de l'histoire de Saint-Pierre, qui ont fait partie de sa collection privée et qui sont aujourd'hui au musée de Naples. Le peintre Giulio Clovio, " le Raphaël des miniaturistes, " a été intimement lié avec Orsini et l'on s'explique le grand nombre de ses travaux qui sont restés entre les mains de l'archéologue. Clovio habitait le palais Farnèse, où il mourut le 4 janvier 1578, et Orsini fut un des témoins qui l'assistèrent dans son testament. Les artistes qui décoraient de Caprarola et de Rome étaient Taddeo Zucchari et son frère Federico, Daniele da Volterra, Francesco Salviati, en général l'école de Michel Ange. Orsini servait souvent d'intermédiaire entre eux et leurs patrons ; ses bons offices ont pu être récompensés plus d'une fois par le don d'un dessin ou d'un tableau, et les peintres ont dû chercher à gagner les bonnes grâces d'un homme si bien placé auprès de leurs protecteurs communs. Aussi l'on trouve dans sa collection beaucoup d'œuvres des artistes employés par les Farnèse, et l'un d'eux, Girolamo da Sermoneta, a fait son portrait.
Bien qu'Orsini fût attaché au service des Farnèse, il entretenait avec plusieurs autres cardinaux considérables des relations fort suivies. Son rang dans la hiérarchie ecclésiastique lui ouvrait toutes les portes ; son incomparable érudition le faisait rechercher dans un monde où il était de bon goût de s'intéresser aux choses de la science. Parmi les cardinaux chez lesquels cet intérêt était le plus sincère, il faut compter au premier rang Gulielmo Sirleto. Lié depuis sa jeunesse avec Orsini, son amitié pour lui ne se démentit jamais, et notre savant eut souvent l'occasion de l'éprouver. Il en fut de même des cardinaux Antonio Caraffa, et Ascanio Colonna, deux lettrés, comme on sait, et deux bibliophiles. Le neveu de Sixte-Quint, le cardinal Alessandro Peretti, et Sixte-Quint lui-même, témoignèrent une estime particulière à Orsini. Federico Borromeo prit peut-être dans ses conversations ce goût des livres qui allait faire de lui le fondateur de l'Ambrosienne.
Il est un autre cardinal qui a beaucoup aimé Orsini, et nous devons à ses longues absences de Rome une intéressante correspondance qui en témoigne. Granvelle a connu Fulvio avant 1565, puisqu'il se rappelle avoir visité, avec Orsini pour guide, les collections du cardinal Ranuccio et la bibliothèque du palais Farnèse. En 1566, le séjour de Granvelle à Rome rend leur liaison tout à fait intime ; la similitude de leurs goûts d'art et d'érudition, et l'estime que ressent Granvelle pour les connaissances d'Orsini effacent la différence des rangs sociaux entre le cardinal et le savant. Celui-ci s'emploie à tous les services qu'un antiquaire habile peut rendre à un amateur, distingué sans doute, mais qui a plus d'ardeur que d'expérience, plus d'enthousiasme que de savoir. On le voit tenant Granvelle au courant des découvertes qui se font à Rome, le guidant dans ses achats et lui envoyant des empreintes de médailles. Granvelle à son tour lui procure des antiquités, met ses agents en mouvement pour lui faire restituer des objets volés ou obtenir des inscriptions qui sont aux mains des Függer d'Augsbourg. Ce qui est le plus important encore pour Orsini, c'est l'intervention dans ses affaires romaines du ministre du roi d'Espagne qui écrit de Madrid les recommandations les plus chaudes aux cardinaux en faveur de son ami. Granvelle servait d'intermédiaire à Orsini pour ses publications chez Christophe Plantin, d'Anvers ; on le trouve sans cesse occupé à transmettre par voie diplomatique les manuscrits de l'auteur à l'éditeur, d'activer leur impression, de donner son avis sur les préfaces, etc. Ce fut un vrai service que Granvelle rendit à Orsini en faisant imprimer chez Plantin son premier ouvrage, cette illustration de Virgile par les textes antiques, que l'érudit romain préparait depuis de longues années en relevant sur les marges le résultat de ses lectures. Le livre était destiné d'abord à l'imprimerie de Paul Manuce, alors installé à Rome et lié personnellement avec Orsini ; nos correspondances parlent de ce projet dès 1565. Mais dans l'intérêt de Plantin comme celui d'Orsini, le cardinal fit son affaire personnelle de l'impression à Anvers. Il avait, paraît-il, envoyé à des amis de Flandre une copie du travail d'Orsini ; on pressa Plantin de publier ce recueil, pour les lecteurs de Virgile, c'est à dire pour tous les lettrés. Orsini, si l'on en croyait la dédicace de Plantin à Granvelle, n'aurait même pas été consulté ; cependant le 20 avril 1566, c'est à dire avant que la publication fût commencée, Granvelle écrivait à Orsini qu'il prenait la chose à cœur et voulait lui enlever toute inquiétude à ce sujet. Le cardinal, occupé à ce moment d'affaires si graves, s'employa pour Orsini comme il l'avait fait déjà pour Panvinio ; il est curieux de retrouver à chaque instant dans sa correspondance politique une note prouvant qu'il ne perd pas de vue l'impression du Virgile.
Personne en revanche n'a mieux parlé qu'Orsini du rôle de protecteur des lettrés et des artistes que s'attribuait Granvelle quand il était à Rome ; sa maison était, dit-il, le refuge commun de tous les gens d'étude : " Testis sum ego, qui, Romae cum esses et pro tua humanitate comitateque tecum una essem fere quotidie, vidi quam multus ad te, tanquam ad artium honestarum patronum, doctorum hominum fieret concursus, quamque tu eorum certis horis consuetudine delectareris. Quin et artifices etiam ipsos, qui modo in aliquo genere excellerent, ita interdum admittebas, ut pro tua rerum istiusmodi cognitione ex eorum opirebus voluptatem caperes non mediocrem. Quae cum recordor, recordor autem quotidie...non possum non aegro animo ferre te diutius a nobis abesse. " Si Granvelle est regretté par les lettrés romains, il a pour eux de son côté les mêmes sentiments. Le souvenir des années heureuses qu'il a passées à Rome au milieu de tels amis l'accompagne parmi les espagnols si grossiers, écrit-il, et si peu occupés des choses de l'esprit. Son devoir le retient dans cet exil, mais il s'en plaint quelquefois ; il exprime son espoir de revenir à Rome, quand Philippe II n'aura plus besoin de lui ; il voudrait reprendre sa vie d'humaniste, revoir ses amis, leurs livres, leurs belles collections, retrouver enfin cette ville aimée, " la patria commune ! " L'amour et l'admiration pour Rome reviennent à chaque instant dans les lettres intimes de Granvelle. Il sent mieux que personne le caractère nouveau que prend la ville à ce moment du XVIe siècle ; elle devient vraiment le centre intellectuel du monde catholique, et ce sont les savants comme notre Fulvio qui lui assurent cette suprématie.
Dans cette Rome savante et laborieuse, moins raffinée, mais aussi moins corrompue que celle de l'âge précédent, les hommes de haute valeur, comme on le voit, n'étaient pas rares. C'est dans ce milieu qu'Orsini acheva sa vie, partagé entre ses fonctions au Chapitre de Lateran, au palais Farnèse et dans les commissions vaticanes. En 1577, Etienne Batory, roi de Pologne, voulant fonder une grande université à Wilna et une académie à Cracovie, envoya en Italie son secrétaire, Jean Zamoyski, pour recueillir des professeurs et des savants. Il voulait les plus illustres de la Péninsule et leur faisait de brillantes promesses ; son choix s'était particulièrement porté sur Muret, Sigonio et Orsini. Aucun d'eux n'accepta. Orsini, pour son compte, n'aurait jamais consenti à quitter sa ville natale et l'existence paisible autant que studieuse qu'il s'était faite.
Les événements de sa vie furent l'apparition de ses livres, dont il sera parlé plus loin, les acquisitions de sa bibliothèque et la mort de ses amis. Orsini a vu mourir tous les savants romains de sa génération. Les plus âgés avaient disparu les premiers, Faerno en 1561, Egio en 1567, Panvinio en 1568, Bagatto en 1578 ; Paul Manuce, qui était à moitié romain, en 1574. L'année 1581 fut particulièrement cruelle, elle lui enleva son ami Pedro Chacon (Ciacconius), le célèbre Espagnol, ami de Granvelle, puis Achille Estaço (Statius), Giambattista Camozzi (Camotius), Giulio Monaco. En 1585 disparaissaient Muret et Sirleto, et l'année suivante arrivait d'Espagne la nouvelle de la mort de deux grands hommes que Rome avait possédés longtemps, Granvelle et Agustin. Il s'élevait alors dans la ville pontificale, un groupe de jeunes savants, qui saluaient dans Orsini un maître, mais dont les préoccupations étaient fort différentes des siennes. Orsini et ses amis, sans dédaigner l'érudition ecclésiastique, avait donné une part prépondérante aux études classiques ; un courant nouveau se produisait à la fin du siècle ; il est vrai que le grand Baronius le représentait assez brillamment pour diminuer les regrets que pouvaient avoir les hommes comme Orsini. Le vieux Latino Latini survivait encore. Orsini raconte à Pinelli, sur son vénérable confrère, un trait bien romain : " Il y a deux jours j'ai rencontré au Corso notre latino, dans le carrosse du cardinal Colonna son patron ; j'ai salué le cardinal, qui m'a répondu textuellement ceci : " Je le mène à la promenade (Io lo meno un poco a spasso). " Sûrement vous vous seriez réjoui de voir le bon vieil octogénaire prendre ce plaisir en habit philosophique, la barbe plus prolixe que d'habitude, et la vue seulement un peu affaiblie. Que Dieu nous le conserve longtemps, et bénissons le cardinal qui a soin de lui. " Latini mourait en 1593, et Fulvio Orsini vieillissait à son tour sans un seul des compagnons de ses études, sans un témoin de la première partie de sa vie.
Une perte qu'il ressentit vivement fut celle du cardinal Farnèse, mort le 2 mars 1589. " Cette mort atteint toute la ville, écrivait-il, et moi, je regrette le cardinal et le regretterai toujours pour le bien public, car les princes aujourd'hui ont perdu le peu de goût qu'ils avaient pour les bonnes choses. " La mort de son protecteur changeait pour lui les conditions de l'existence ; cependant le nouveau possesseur du palais, le jeune Odoardo Farnèse, fils du duc de Parme, traita tout de suite le savant avec les mêmes égards que son oncle, et calma ses inquiétudes. Le 28 avril, Orsini écrivait à Pinelli qui lui demandait ce qu'il allait devenir : " Le cardinal Farnèse a institué pour héritier le duc de Parme, et Don Odoardo (don Duarte) usufruitier de certaines choses ; il y a quelques legs peu considérables pour les serviteurs, entr'autres pour moi (je le dis pour ne pas vous laisser de doute sur cette vétille). Don Odoardo a voulu me garder au palais avec toutes les commodités que j'y avais ; je l'ai accepté, ne fût-ce que pour éviter d'aller ailleurs. Mais je crois que je n'y resterai pas, désirant beaucoup ne rien devoir à autrui. Toutefois je ne me déciderai à partir qu'après une lettre du duc et, s'il me libère, comme j'y compte, j'irai peut-être chez le cardinal Colonna. "
Orsini ne tenait guère en réalité à quitter la maison où il avait pris ses habitudes et les collections dont il avait la garde depuis tant d'années. Il avait fait, dès le 8 avril, ses offres de service au prince et au duc de Parme : " Je continuerai à prendre soin du Cabinet avec tout le dévouement que je lui dois, tant pour le respect mérité par des collections si précieuses, que dans l'intérêt des gens d'études ; ceux-ci en effet doivent y trouver une école publique, selon la pensée du cardinal Farnèse. " Orsini resta donc au palais Farnèse, comme par le passé, et devint même le directeur des études d'Odoardo. Ses lettres au père et au fils sont pleines de conseils sur ce sujet. Il s'était précédemment occupé de lui trouver un bon précepteur et avait employé à cette recherche ses meilleurs amis d'Italie. En 1589, il conseillait de l'envoyer dans une université, à Padoue par exemple, où avait étudié le cardinal Ranuccio ; l'enseignement de Riccoboni et la fréquentation de Pinelli devaient, à son avis, développer dans le jeune les qualités naturelles de sa race. Celui-ci justifiait l'intérêt d'Orsini, qui nous apprend les détails de son caractère : il n'avait pas cette vivacité qui fait briller l'esprit de bonne heure, mais son jugement était droit, il était intelligent et modeste, et Orsini espérait beaucoup " de la généreuse taciturnité de cette nature. " Quand il séjournait à Rome, Odoardo montait à l'appartement d'Orsini et passait avec lui la soirée entière, à causer d'histoire et de lettres anciennes. Cette amabilité du jeune patricien touchait à la fois le vieillard et l'érudit.
A vingt-six ans, le 6 mars 1591, Odoardo reçut le chapeau qui semblait héréditaire dans la maison Farnèse. Il s'en montra digne et n'écouta pas avec moins de déférence les conseils de son maître. Quand il allait passer quelques temps à Parme, il promettait à Orsini de réserver toujours dans ses journées quelques heures à l'étude et il tenait parole au milieu des occupations de la cour. Orsini, qui aimait à penser qu'il serait un jour, comme son oncle, le membre le plus distingué du Sacré-Collège, écrivait souvent au jeune cardinal. Comme en tout Romain, il y avait l'étoffe d'un diplomate ; ses lettres à Odoardo à l'occasion du second conclave de 1590 en sont la preuve. Il s'agissait de remplacer le successeur de treize jours de Sixte-Quint, Urbain VII. Jamais conclave ne fut plus prolongé ni compliqué par des passions plus diverses. Orsini écrivait presque chaque jour à son élève pour le tenir au courant des mouvements de l'opinion, de l'action de Philippe II, du groupement des partis. Ces dépêches étaient mises sous les yeux du prince Parme et lui rendaient certainement service.
Après l'élection de Grégoire XIV, Orsini vit encore celle d'Innocent IX et de Clément VIII. Il ne cessait pas d'être appelé et consulté au Vatican. Au chapitre de Lateran, pendant que le cardinal Ascanio Colonna était archiprêtre, il fut élu vicaire le 30 novembre 1593 ; il était encore en charge en 1595 et dans l'intervalle son nom figure sur plusieurs intéressants documents des archives du chapitre. Déjà sous Sixte-Quint, à l'époque des travaux exécutés pour le nouveau palais, Orsini se trouve mêlé au transfert de la statue de Boniface VIII et de la fresque de Giotto, qu'on voit encore à Saint-Jean-de-Lateran ; c'est lui qui présida à ces délicates opérations, et l'on apprend, par les témoignages rendus plus tard sur ce sujet, qu'il portait pas moins d'intérêt aux monuments de l'antiquité ecclésiastique qu'aux monuments classiques eux-mêmes.
Le 21 janvier 1600, il rédigea un assez long testament, qui fut déposé chez le notaire capitolin Quintiliano Gargari. Cette pièce nous a conservé de précieux renseignements sur Fulvio Orsini. Il fondait à Saint-Jean-de-Lateran une chapelle où il voulait être enterré, et consacrait certains immeubles à entretenir deux chapelains. Il léguait la partie inventoriée de sa bibliothèque à la Vaticane, ses autres collections à Odoardo Farnèse, institué par surplus le légataire universel et chargé de satisfaire au legs d'argent. Les legs d'Orsini à ses amis étaient les suivants : il laissait deux mille écus d'or à l'évêque de Camerino, Gentile Delfini, qui faisait revivre un nom cher à son souvenir ; quatre mille écus au jeune Mario Delfini ; à Properzia, un tableau de Lucas de Leyde, et une écritoire d'ébène et d'ivoire ; au cardinal Alessandro Peretti, deux médailles de bronze et un tableau de Clovio. Des deux exécuteurs testamentaires, le premier, Orazio Lancelotti, neveu de Properzia Delfini, alors auditeur de Rote et plus tard cardinal, recevait tous ceux des livres d'Orsini, grecs et latins, brochés et reliés, qui n'avaient pas été inventoriés pour la Vaticane ; le second, Flaminio Delfini, père de Mario, avait l'anneau d'Orsini portant une topaze. Le pape Clément VIII était prié d'accepter quatre précieuses médailles, qui seraient déposées après sa mort dans la bibliothèque Vaticane. Le musée du Capitole devait avoir un buste de marbre et un einscription sur bronze, et le chapitre de Lateran un tableau d'ivoire qui paraît avoir été de travail byzantin. Malgré ces legs de détail, Orsini était préoccupé avant tout d'éviter la mutilation de ses collections. Cependant il fallait prévoir le cas où, pour une raison quelconque, le cardinal Farnèse n'accepterait pas la succession ; Orsini émettait alors le vœu que ses antiquités fussent vendues dans le délai de deux ou trois mois, et autant que possible en bloc, afin que des objets si rares et recueillis avec tant de peine ne fussent pas dispersés. Le soin de la vente était confié aux deux exécuteurs testamentaires ; le produit devait être employé à satisfaire sans retard aux legs d'argent. Dans ce cas le cardinal devait garder au moins, comme un souvenir personnel le portrait de Paul III par Titien. Odoardo accepta entièrement l'héritage du vieux serviteur de sa famille ; non seulement les collections ne se dispersèrent pas, mais encore le vœu le plus cher d'Orsini fut rempli, puisqu'elles allèrent accroître celles qu'il avait aidé à recueillir au palais Farnèse.
Au mois de mai suivant, se voyant plus faible qu'il n'avait jamais été et sachant d'expérience que la saison était mauvaise à sa santé débile. Fulvio alla habiter au palais Delfini, pour mourir dans une maison amie. Le palais existe encore sur la place Campitelli, et une rue conserve le nom de la famille qu'Orsini avait toujours considérée comme la sienne. Malgré les soins dont on l'entoura, il mourut le 18 mai 1600. Il fut enterré à Lateran au pied de l'autel de la chapelle qu'il avait fondée et qui se trouve à l'entrée de la sacristie. Un des érudits romains du temps composa l'épitaphe de la pierre tombale, et se fit l'interprète des sentiments de la ville dans ce style épigraphique un peu déclamatoire qui n'a pas toujours été aussi sincère.
Orsini était un noble d'esprit, et la meilleure preuve en est dans les vives sympathies qu'il sut inspirer et dans l'amitié profonde que lui vouèrent tant de personnes d'un caractère différent. Sa correspondance nous le montre extrêmement serviable pour ses amis ; il l'était un peu moins pour les étrangers, ce qui s'explique, mais ce qui a peut-être donné lieu à certaines attaques formulées contre lui. On lui a reproché de ne pas communiquer libéralement sa science, de ne pas découvrir ses secrets pour connaître l'âge ou l'authenticité des monuments et des manuscrits ; Orsini aurait peut-être pu répondre que les secrets de ce genre ne se transmettent pas en quelques minutes et que ce n'est pas trop pour les acquérir entièrement d'y passer sa vie. Quant au plagiat, Orsini était assez riche de son fonds propre pour s'en passer, et on verra plus loin ce qu'il faut penser de cette accusation. Reconnaissons qu'il était jaloux de ses trésors comme tout bon collectionneur : il refusait de céder ses bustes de marbre au duc de Ferrare, son Canzoniere autographe de Pétrarque au grand duc de Toscane : " je ne les ai pas achetés pour les revendre, " disait-il fièrement. Il n'aurait pas consenti à perdre des objets qu'il aimait, fût-ce pour acquérir l'amitié d'un prince.
Il était de grande taille ; son portrait nous montre un visage grave, plein de dignité, aux traits assez réguliers et fermes. Sa distinction extérieure, comme aussi sa générosité et son amour des belles choses, décelaient sa race. Son caractère intellectuel nous est peint d'un trait : Orsini ne s'occupait que d'une seule étude dans la même journée ; nous sentons quelle puissance de travail devait lui donner cette habitude de concentrer ses forces. On loue avec insistance sa modestie, sa sobriété et la régularité de ses mœurs ; ce sont des qualités qui valent d'être rappelées en passant et auxquelles la figure de l'érudit n'a rien à perdre.
Il habitait le palais Farnèse, et occupait, comme nous l'avons montré, une partie des appartements où se trouve aujourd'hui l'Ecole française. Mais, son service de chanoine l'obligeant à se rendre souvent à Lateran, il eut l'idée d'acheter en 1578 un jardin dans le voisinage de la Basilique. Archéologue au palais, il devenait botaniste ou tout au moins jardinier à Saint-Jean. Il demandait des graines à Pinelli, grand amateur de plantes lui aussi, et faisait des échanges avec son ami Padoue. On lui avait promis un pot de jasmin de Catalogne, et il s'en réjouissait autant que d'une pierre gravée ou d'une inscription. Outre cette petite propriété, Orsini devait fréquenter les orti Farnesiani du Palatin visités par Montaigne, et les villas décorées d'antiques des cardinaux ses amis. Il avait aussi, du vivant et en l'absence de Granvelle, la jouissance de la " vigna " que celui-ci possédait dans le voisinage de Lateran. Quand Granvelle était à Rome, il y réunissait ses amis ; il rappelle complaisamment dans une lettre ses causeries dans la " loggia " avec Orsini et Pedro Chacon, et un certain nid de chardonnerets, qui s'était placé sur un jeune arbre tout contre la maison, et qui donna lieu à de longs raisonnements. Ces détails, si minimes qu'ils soient, doivent arrêter l'historien, quand il s'agit d'hommes comme Orsini ou Granvelle ; ils nous font connaître assez bien le fond de simplicité de leur nature.
Les moyens d'existence d'Orsini étaient assez multipliés. Son logis lui était assuré ; outre son canonicat de Lateran, il touchait à partir de 1582 une pension de 200 ducats de chambre sur l'évêché d'Aversa ; elle lui avait été accordée par Grégoire XIII ; Sixte-Quint, en 1587, lui en donna une autre de deux cents écus d'or sur une abbaye du cardinal Montalto. Celle-ci était évidemment une récompense des services que rendait Orsini dans les commissions et pour la préparation des grandes publications ecclésiastiques dont il sera parlé au chapitre suivant. Notre savant fut de plus attaché à la bibliothèque Vaticane : on l'y nomma correcteur grec au mois de juillet 1581, sur les vives recommandations des cardinaux Sirleto et Farnèse. Cette fonction assez laborieuse était en même temps assez lucrative : à côté des deux correcteurs latins institués pendant le bibliothécariat de Cervini, Pie IV, en 1562, avait rétabli un correcteur grec aux appointements de dix ducats d'or par mois ; cette somme, il est vrai, fut enlevée à Orsini en 1585, en un moment où le pape avait le plus grand besoin d'économies de toutes sortes. On lui avait promis un canonicat à Saint Pierre, apparemment plus avantageux que celui de Lateran ; ce furent des promesses.
En réalité, les besoins matériels de notre savant se réduisaient à peu de chose. Sans négliger les côtés extérieurs de la vie, il n'y donnait pas plus que de raison. Mais ses grandes dépenses regardaient sa bibliothèque et ses collections. Bien qu'une lui soit venue par des dons d'amis, Orsini a consacré presque tout son revenu à l'accroissement de ses richesses littéraires, artistiques ou archéologiques. Ses collections d'art et d'antiquité étaient, à elles seules, estimées par l'inventaire treize mille cinq cent soixante dix-neuf écus. J'ai déjà abordé le sujet en publiant cet inventaire, rédigé par Orsini lui-même ; il est utile cependant de rappeler brièvement la composition de ces importantes séries, qui ont partagé, avec sa bibliothèque, les préoccupations de notre collectionneur.
L'admirable suite de pierres gravées qu'il avait recueillie dépassait quatre cent pièces. Les peintures et dessins étaient au nombre de cent treize. Il avait chez lui plus de cent cinquante inscriptions ou fragments d'inscriptions, quelques-unes de première valeur. Le chiffre de ses bustes de marbre ou bas-reliefs s'élevait à cinquante-huit. Il avait réuni en outre soixante-dix médailles d'or, environ mille neuf cents médailles d'argent et plus de cinq cents médailles de bronze dont plusieurs sont des exemplaires uniques.
Cette collection a été formée avec amour ; elle a été fort célébrée au XVIe siècle et Orsini en a lui-même dignement parlé dans ses préfaces. La galerie de peinture n'est pas la partie la moins curieuse ni la moins instructive, et les attributions d'Orsini ne sauraient faire doute pour les œuvres de ses contemporains. Les vingt-huit numéros, par exemple, qu'il met sous le nom de Michel-Ange, ont une véritable garantie d'authenticité, puisqu'il avait assisté à la vieillesse laborieuse du grand homme. Les ouvrages de Raphaël, qui sont au nombre de seize, ne sont pas tous aussi certains. " Il en est de même pour Vinci, Giovanni Bellini, Giorgione, dont les œuvres étaient déjà anciennes à l'époque d'Orsini. L'école de Raphaël, malgré la présence de Peruzzi et de Jules Romain, est moins abondamment représentée que celle de Michel-Ange. Sebastiano del Piombo (fra Bastiano) tient une grande place. On trouve deux fois le nom de Titien, appelé un instant à Rome par un Farnèse, le pape Paul III ; beaucoup de toiles et de dessins sont attribués à son école...Vers les derniers numéros, nous relevons la mention d'un Saint-Jean en miniature, d'Albert Dürer ; il venait de Venise, puisqu'Orsini, l'avait eu en présent d'un neveu d'Alde Manuce, et on l'estimait à six écus.
" Pour qui connait les travaux de Fulvio Orsini sur l'iconographie antique, il est facile d'apercevoir dans le choix de ses tableaux le reflet de ses études favorites. Il a recueilli, en effet un grand nombre de portraits, et sa correspondance le montre attentif à obtenir ceux de ses amis ou à faire faire des copies de ceux qu'il ne pouvait pas se procurer. Indépendamment des portraits des papes qu'on devait s'attendre à trouver assez nombreux, Orsini a réuni plusieurs portraits de peintres et surtout d'humanistes du XVe et du XVIe siècle, qui donnent à sa collection un caractère particulier. On y trouve Bessarion, Bembo, Pic de la Mirandole, Alde Manuce, et, parmi les contemporains, Gentile Delfini, Antonio Agustin, Sigonio, les savants cardinaux Maffei et Sirleto, et l'aimable érudit qui fut pape vingt et un jours sous le nom de Marcel II. Les grands seigneurs même, à part les Farnèse qui tiennent au cœur d'Orsini pour d'autres motifs, semblent ne trouver place dans cette galerie qu'autant qu'ils ont été lettrés et amis des lettrés. C'est à ce titre qu'on y rencontre le portrait de Louis Rodomont de Gonzague, par Daniele da Volterra, de sa sœur, la belle Julia, par Sebastiano del Piombo, et celui d'Andrea Matteo d'Acquaviva, attribué à Raphaël. "
Les antiquités sont décrites d'une manière assez détaillée dans l'inventaire. On peut se fier, dans une certaine mesure du moins, au goût et à la sagacité de celui qui a réuni ces magnifiques séries. Orsini est célèbre en effet pour l'habilité qu'il mettait à distinguer les objets vraiment antiques des objets de fabrication moderne qu'on commençait à faire circuler de son temps. Je choisis parmi les nombreux jugements contemporains, un seul témoignage, mais des plus autorisés : Fulvius Ursinus, écrit Baronius, rerum antiquarum solertissimus explorer, ad quem velut Lydium lapidem quaeque vetera monumenta probanda elucidandaque afferi solent ; cuius et apud me auctoritas plurimum valet. De nos jours même, un des plus dignes successeurs d'Orsini, Ennio-Quirino Visconti, fait de lui un admirable éloge : " On ne trouve pas, dit-il, dans l'histoire de la littérature, un homme qui égale cet Ursinus par le savoir, par l'expérience, par le jugement qu'il déployait en examinant et en recueillant des antiquités. "
Orsini était consulté de tous côtés sur l'authenticité ou la valeur des objets antiques, des médailles particulièrement, aussi bien que celle des manuscrits. Personne ne savait comme lui rabattre les prétentions ou démasquer les fraudes des marchands. Il fut pourtant dupe quelquefois, et quand il achetait sans voir, il lui arrivait de faire de mauvaises affaires. Un homme en qui il avait confiance, Giulio-Cesare Veli, se trouvant à Bologne en 1598, lui fait conclure un marché avec un certain Alessandro Borgianni, pour une médaille des Magnésiens, la plus belle chose qu'il y ait en Italie au dire du possesseur ; la tête est celle de Cicéron, et du plus merveilleux travail grec qu'on puisse voir. L'achat est décidé au prix de cent ducatons de Florence ; Orsini envoie l'argent et reçoit la médaille : ce n'est pas du tout Cicéron et l'œuvre d'art n'a rien d'extraordinaire. Orsini se plaint ; Borgianni répond qu'on a tort de ne pas apprécier sa médaille, et se tire d'affaire par un trait d'esprit : " La somme donnée n'a pas été excessive, car elle ne payerait même pas le port depuis Magnésie jusqu'à Rome. " Orsini avait eu une mésaventure plus désagréable encore ; on lui avait dérobé ses médailles en 1582, et, pour retrouver le voleur et les objets volés, la diplomatie elle-même avait été mis en mouvement : Granvelle en avait écrit de Madrid au vice-roi des Pays-Bas. Le coupable fut saisi dans les Etats du duc d'Urbin, et celui-ci prit la peine de l'écrire lui-même à Orsini, l'assurant que la prison ne s'ouvrirait pas avant qu'on eût retrouvé ces précieuses médailles dont le savant faisait un si bon usage.
L'épigraphie n'est pas moins redevable aux collections d'Orsini que la numismatique elle-même. Il avait pris auprès de Delfini le goût des inscriptions, que développèrent sa fréquentation des jardins de Colocci et les découvertes nombreuse faites de son temps. La recherche des monuments de ce genre l'occupa toute sa vie. Il avait rapporté lui-même du Monte-Cavo son inscription des féries latines. C'est à lui qu'on doit la conservation des dix-neuf premiers fragments connus des actes des frères Arvales, qu'on avait déterrés en 1570 hors de la porte Portese, et qui, selon les témoignages contemporains, avaient été dispersés dans Rome. Outre les inscriptions dont il possédait les originaux et qu'on retrouve presque toutes au musée de Naples, il avait pris copie d'un assez grand nombre d'autres. Il écrivait à Pinelli en 1589 : " Jean Moretus, gendre de Plantin, m'a informé qu'en Allemagne on va imprimer un recueil d'inscriptions antiques plus abondant que celui qu'il a imprimé à Anvers. Je voudrais savoir si vous avez connaissance de la chose, parce que, comme je vous l'ai dit d'autres fois, j'ai en ordre une collection de deux cents inscriptions qui ne figurent pas dans le volume d'Anvers. " Cette collection et d'autres furent mises généreusement par Orsini à la disposition de Gruter et de ses amis, pour la préparation de son Corpus. Le savant allemand lui a, du reste, rendu un juste hommage de reconnaissance. Ajoutons que les études d'épigraphie paraissent avoir particulièrement occupé Orsini dans la dernière époque de sa vie. Cette science était alors dans sa période de formation la plus active ; la précision de ses renseignements plaisait sans doute à l'esprit du vieux savant, dont la vie entière avait été consacrée à rechercher et à connaître l'antiquité. Ce fut au nom de l'épigraphie que Conrad Rittershuuys consacra, dans le Corpus même, une élégie latine à la mémoire de celui qui avait tant aidé à l'œuvre et qui n'eut pas la joie de lavoir accomplie. En voici quelques vers, qui donnent sur Orsini le sentiment de l'Europe savante de son temps :