Gli Orsini e la Litteratura
-
- Alexandre Dumas
- Isaac
Laquedem
- Une
Année à Florence
- The
Borgias
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Alexandre Dumas
- Isaac Laquedem
- Chapitre III. Casa-Rotondo
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Présentation du roman Isaac Laquedem :
Bibliothèque
Dumas, l'oeuvre d'Alexandre Dumas en ligne
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Index des noms: Alaric; Ancus Martius; Annius Verus;
Antonin; Attila; Auguste; Aurélius Cotta; Caracalla; Caton
d'Utique; Caïus Marius; Cécilia Métella;
Cornélius Sylla; Didius Julianus; Dion Cassius; Commode;
Constantin; Crassus; Démosthène; Drusus; Flamel;
Frangipani; Frédéric III de Souabe; Gaetani;
Genséric; Haroun-al-Raschid; Henry IV d'Allemagne; Hercule;
Hérodien; Hérodote; Homère; Isaac
Laquedem; Juba; Julius César; Louis XI;
Marc-Aurèle; Napoleone Orsini; Narcisse; Nicolas;
Paul II; Pertinax; Pharnace; Prospero Colonna; Quadratus;
Quintilien; Salomon; Savelli; Scipion Nasica; Sémiramis;
Septime Sévère; Titus; Trajan; Vénus;
Vercingétorix.
Arrivé à la salle d'honneur, dont la porte
s'ouvrit devant lui à deux battants, le voyageur trouva la
table servie et l'attendant ; seulement, au lieu de l'humble repas
qu'il avait demandé à titre d'aumône, la
magnifique hospitalité de monseigneur Orsini lui
avait fait servir un véritable festin, lequel,
malgré la solennité du jour et la rigueur du rituel
sacré, se composait de venaisons fraîches et
fumées, et des meilleurs poissons qui se pêchent le
long des côtes d'Ostia.
- Les vins les plus exquis de l'Italie, enfermés dans des
hanaps et dans des aiguières aux montures d'argent et d'or,
étincelaient à travers le cristal de Venise comme
des rubis liquides ou des topazes fondues.
- L'inconnu s'arrêta sur le seuil de la porte sourit et
secoua la tête.
- Napoleone Orsini l'attendait debout près de la
table.
- - Entrez, entrez, mon hôte, dit le jeune capitaine, et
telle qu'il vous l'offre, acceptez l'hospitalité du soldat.
Si comme mon illustre ennemi Prospero Colonna,
j'étais l'allié et l'ami du roi Louis XI, au
lieu de nos vins épais et pâteux d'Italie, je vous
offrirais les plus délicieux vins de France ; mais je suis
un véritable Italien, un guelfe pur sang, et vous voudrez
bien mettre ma misère sur le compte des jours de
jeûne et d'abstinence dans lesquels nous sommes
entrés depuis le commencement de la sainte semaine. Et cela
étant dit, mes excuses étant faites, asseyez vous,
mon hôte ; buvez et mangez.
- Le voyageur se tenait toujours au seuil de la porte.
- - Je reconnais bien là, dit-il, ce que l'on m'avait
raconté de la fastueuse hospitalité du noble
gonfalonier de l'Eglise : il reçoit un pauvre mendiant
comme il recevrait son égal ; mais je sais rester à
la place qui sied à un malheureux pèlerin qui a fait
voeu de ne boire que de l'eau, de ne manger que du pain, de ne
prendre ses repas que debout jusqu'au moment ou il aura
reçu de notre saint-Père le pape l'absolution de ses
péchés.
- - Eh bien, alors, c'est un heureux hasard qui vous a conduit
ici, mon maître, répondit le jeune capitaine, car, en
cela encore, je puis vous être de quelque utilité. Je
ne suis pas tout à fait sans crédit sur Paul
II, et, ce crédit, je le mets avec une grande joie
à votre disposition.
- - Merci, monseigneur, répondit l'inconnu en s'inclinant
mais, par malheur, la chose doit venir de plus haut encore.
- - Vous dites ? demanda Orsini .
- - Je dis qu'il n'y a pas de crédit humain assez grand
pour obtenir du souverain pontife le pardon que je sollicite ; ce
qui fait que je m'en rapporte sur ce point à la
miséricorde du Seigneur, qui est infinie, – à ce
qu'on assure du moins.
- A ces derniers mots, une espèce de sourire dans lequel
étaient mêlés l'ironie et le dédain
sembla passer, malgré lui, sur les lèvres du
voyageur.
- - Agissez ainsi qu'il vous conviendra, mon hôte, dit
Orsini ; refusez ma recommandation ou acceptez-la ; faites
honneur à mon dîner tout entier tel que je vous
l'offre, ou n'en prélevez qu'un verre d'eau et un morceau
de pain ; faites votre repas copieux ou frugal, assis ou debout ;
vous êtes chez vous, vous êtes le maître, et je
ne suis que le premier de vos serviteurs ; seulement, franchissez
ce seuil où vous vous êtes arrêté : il
me semble que vous n'êtes pas sous mon toit, tant que vous
êtes de l'autre côté de cette porte.
- Le voyageur s'inclina et s'approcha de la table d'un pas lent
et grave.
- - J'aime à voir, monseigneur, dit-il en rompant un
morceau de pain et en remplissant un verre d'eau, avec quelle
piété vous accomplissez le voeu de votre aïeul
Napoleone Orsini ; je croyais pourtant que, pendant toute
cette sainte journée où nous sommes, il se
contentait de vous défendre l'homicide, mais n'allait pas
jusqu'à vous recommander ensemble deux vertus aussi
opposées et aussi difficiles à pratiquer à la
fois que la magnificence et l'humilité.
- - Aussi, répondit Orsini regardant son
hôte avec une curiosité croissante, est-ce ma propre
inspiration que je suis, et non le voeu de mon aïeul, en me
faisant tout à la fois humble et magnifique
vis-à-vis de vous ; mais il me semble – et remarquez bien
que je ne vous demande pas votre secret – il me semble,
malgré les haillons dont vous êtes couvert, qu'en
vous parlant, je parle à quelque prince proscrit, à
quelque roi détrôné, à quelque empereur
allant en pèlerinage à Rome, comme
Frédéric III de Souabe ou Henry IV
d'Allemagne.
- Le voyageur secoua la tête avec mélancolie.
- - Je ne suis ni un prince ni un roi, ni un empereur,.
répondit-il ; je suis un pauvre voyageur dont la seuls
supériorité sur les autres hommes est d'avoir vu
beaucoup de choses... Puis-je, par le peu d'expérience que
j'ai acquise, vous payer l'hospitalité que vous m'offrez si
généreusement ?
- Orsini fixa sur l'inconnu qui lui faisait cette offre,
dont il paraissait disposé à profiter, un regard
profond et investigateur.
- - En effet, dit-il, je renonce à ma première
idée de chercher sur votre tête nue la couronne
absente ; en y regardant mieux, je trouve que vous avez
plutôt l'air de quelque mage d'Orient parlant toutes les
langues, instruit dans toutes les histoires, savant dans toutes
les sciences ; je crois donc que, si vous le vouliez bien, vous
liriez dans les coeurs aussi facilement que dans les livres, et
que, si je désirais quelque chose de vous, vous devineriez
ce désir sans que j'eusse besoin de vous l'exprimer.
- Et, comme si un désir secret passait, en effet, au fond
du coeur du jeune capitaine, ses yeux étincelaient en
regardant son hôte.
- - Oui, oui, dit celui-ci semblant se parler à
lui-même, vous êtes jeune et vous êtes
ambitieux... Vous vous appelez Orsini : il en coûte
à votre orgueil qu'il y ait près de vous, autour de
vous, dans le même temps que vous, des hommes qui
s'appellent Savelli, Gaetani, Colonna, Frangipani. Vous
voudriez dominer tout ce monde de rivaux par votre luxe, votre
magnificence, votre richesse, comme vous vous sentez capable de le
dominer par votre courage...Vous avez à votre solde, non
pas une simple garde, mais une véritable armée ;
vous avez non seulement des condottieri étrangers, non
seulement des Anglais, des Français, des Allemands, mais
encore toute une troupe de vassaux composée de vos fiefs de
Bracciano, de Cervetri, d'Auriolo, de
Citta-Rello, de Vicovaro, de Rocca-Giovine,
de Santogemini, de Trivelliano..., que sais-je, moi
? Tout cela pille, vole, brûle, ruine, incendie les
propriétés de vos ennemis, mais, en même
temps, épuise les vôtres ; de sorte que vous vous
apercevez, à la fin de chaque année, quelquefois
même à la fin de chaque mois, que ces quatre ou cinq
mille hommes que vous nourrissez, que vous habillez, que vous
soldez, coûtent plus qu'ils ne rapportent, et qu'il vous
faudrait n'est-ce pas, monseigneur ? les revenus du roi Salomon
où le trésor du sultan Haroun-al-Raschid pour faire
face à ces effroyables dépenses !
- - Je le disais bien, que tu étais un mage,
s'écria Orsini en riant, mais en cachant sous ce
rire une espérance ; je le disais bien, que tu
possédais toutes les sciences, comme ce fameux Nicolas
Flamel dont il a été si grandement question au
commencement de ce siècle ; je le disais bien... que, si tu
voulais...
- Il s'interrompit, hésitant à achever.
- - Eh bien ? demanda le voyageur.
- - Que si tu voulais... comme lui... tu ferais...
- Et il s'arrêta de nouveau.
- - Que ferais-je ? voyons.
- Orsini s'approcha du voyageur, et, lui passant la main
sur l'épaule :
- - Tu ferais de l'or ! lui dit-il.
- L'inconnu sourit ; la question ne l'étonnait point : la
constante préoccupation de l'alchimie, cette mère
aveugle de la chimie, fut, pendant tout le XVème
siècle et une partie du XVIème, de faire de l'or.
- - Non, répondit-il, je ne saurais pas faire de l'or.
- - Et pourquoi cela, s'écria naïvement Orsini
, puisque tu sais tant de choses ?
- - Parce que l'homme ne peut et ne pourra jamais faire que des
matières composées et secondaires, tandis que l'or
est un corps simple, une matière primitive ; personne n'a
jamais fait, personne ne fera jamais de l'or ; il faut, pour faire
de l'or, Dieu, la terre et le soleil !
- - Oh ! que dis-tu donc là, mauvais prophète ?
dit Napoleone Orsini tout désappointé, on ne
peut pas faire de l'or ?
- - On ne le peut pas, répondit le voyageur.
- - Tu te trompes ! s'écria Orsini , comme s'il ne
voulait pas renoncer absolument à un espoir longtemps
caressé.
- - Je ne me trompe pas, reprit froidement le voyageur.
- - Ainsi tu dis qu'on ne peut pas faire de l'or ?
- - On ne peut pas faire de l'or, répéta l'inconnu
: mais ce qui revient à peu près au même, on
peut découvrir celui qui a été
enterré.
- Le jeune capitaine tressaillit.
- - Ah ! tu crois cela ! s'écria-t-il en saisissant
vivement l'inconnu par les bras ; eh bien, sais-tu ce que l'on
prétend ?
- Le voyageur regarda Orsini mais resta muet.
- - On prétend, continua Orsini , qu'il y a des
trésors enterrés dans cette forteresse.
- Le voyageur demeura pensif ; puis, après un instant, se
parlant à lui-même comme il avait déjà
fait, et comme cela paraissait être son habitude :
- - Chose étrange ! dit-il, Hérodote raconte que,
chez les anciens Ethiopiens, il y a un grand nombre de
trésors enfouis, et que ce sont les griffons qui gardent
cet or ; il indique aussi le suc d'une plante dont on n'a
qu'à se frotter les yeux pour que ces griffons deviennent
visibles, et pour que l'on sache, par conséquent, les
endroits où ces trésors sont enterrés...
- - Oh ! dit Orsini tout frémissant d'impatience,
aurais-tu rapporté du suc de cette plante ?
- - Moi ?
- - N'as-tu pas dit que tu avais beaucoup voyagé ?
- - J'ai beaucoup voyagé, c'est vrai, et peut-être,
dans mes voyages, ai-je bien des fois foulé aux pieds cette
plante sans songer à frotter mes yeux de la liqueur qui
coulait sous mes sandales.
- - Oh ! murmura Orsini en jetant sa casquette sur la
table, et en prenant ses cheveux à pleines mains.
- - Mais, continua le voyageur, je vous dois quelque chose en
échange de votre hospitalité, et, si vous voulez me
suivre, je vais vous dire l'histoire de ce tombeau dont vous avez
fait une forteresse, et de cette villa impériale dont vous
avez fait un château guelfe.
- Orsini ne répondit que par un signe de
dédain.
- - Ecoutez toujours, dit le voyageur : qui sait si vous ne
trouverez pas, au milieu de cette histoire, quelque fil rompu qui
pourra vous guider dans ces fouilles que vous faites
exécuter, quand vous venez vous enfermer ici sous le
prétexte de surveiller votre ennemi Prospero Colonna
?
- - Oh ! alors, s'écria Orsini , raconte ! raconte
!
- - Suivez-moi, dit l'inconnu ; il faut que le récit que
j'ai à vous faire domine les lieux dont j'ai à vous
entretenir.
- Et, marchant le premier sans qu'il eût besoin de guide,
et comme s'il eut connu l'intérieur de la forteresse aussi
bien que son propriétaire, il descendit dans la cour,
ouvrit une poterne, s'avança vers cette masse de marbre qui
formait le centre des constructions antiques et modernes, et qui,
par sa forme circulaire, avait fait donner à l'ensemble
tout entier le nom de Casa Rotondo.
- Ce tombeau venait d'être tout nouvellement
éventré, et des urnes brisées gisaient
à terre à côté des cendres qu'elles
avaient contenues, seuls restes de ce qui peut-être avait
été un grand philosophe, un grand
général ou un grand empereur.
- Ces restes épars indiquaient le désappointement
des explorateurs sacrilèges, qui avaient cru trouver des
monceaux d'or, et qui n'avaient trouvé que quelques
pincées de cendre.
- Le voyageur passa près de ces cendres répandues,
près de ces urnes brisées, près de ce
sépulcre éventré, sans paraître faire
plus d'attention à ces nouvelles fouilles et à ces
nouveaux débris qu'il n'en avait fait aux premiers, et,
prenant l'escalier circulaire qui rampait à ses flancs, il
se trouva en un instant au sommet du gigantesque tombeau.
- Napoleone Orsini suivait son hôte en silence et
avec un étonnement et une curiosité qui
ressemblaient à du respect.
- Le sommet du monument, protégé par un parapet de
trois pieds de hauteur, construction moderne superposée au
sépulcre antique, découpée en créneaux
guelfes et enfermant une terrasse plantée de magnifiques
oliviers, – de sorte que, comme la reine Sémiramis,
Orsini avait aussi son jardin suspendu, – le sommet du
monument, disons nous, véritable montagne de marbre,
dominait tous les environs. De là, on voyait non seulement
au-dessous de soi et autour de soi les constructions
dépendantes de cette espèce de tour seigneuriale
consacrée à la mort, cette grande suzeraine du genre
humain, mais encore, – au premier plan, en se tournant du
côté de Rome, l'église de Santa-Maria- Nuova
avec son clocher rouge et ses fortifications de briques ; – au
second plan, le tombeau de Cécilia Métella, sur
l'authenticité duquel il n'y avait pas à se tromper,
la plaque de marbre qui porte son nom, et qu'y scella la main
avare de Crassus, n'ayant jamais été
descellée même par les ongles d'acier du temps ; – au
troisième plan, la forteresse des Frangipani, grande
famille qui a tiré son nom des pains innombrables qu'elle
brisait en faisant l'aumône à ses clients, et qui
possédait en outre non seulement l'arc de triomphe de
Drusus, mais encore les arcs de triomphe de Constantin et
de Titus, sur lesquels elle a posé des bastions, comme
sur le dos des éléphants les rois de l'Inde posent
des tours ; – enfin dans le lointain, la porte Appia,
encadrée dans la muraille Aurélienne, et
surmontée des remparts de Bélisaire.
- Les intervalles compris entre ces grands points de
repère étaient remplis par des tombeaux en ruine au
milieu desquels s'agitait, avec l'activité de la
misère, toute une population de vagabonds, de mendiants, de
bohémiens, de jongleurs, de courtisanes à soldats,
qui, repoussée de la ville comme l'écume que le vase
rejette par-dessus ses bords était venue demander aux morts
une hospitalité que lui refusaient les vivants.
- Tout cela formait un spectacle bien digne d'exciter la
curiosité, et, cependant, celui qui paraît
destiné à devenir le héros principal de cette
histoire ne daigna arrêter son regard sur aucun objet en
particulier, et, après avoir laissé errer sur tout
cet ensemble un coup d'oeil vague :
- - Monseigneur, dit-il, vous voulez donc savoir l'histoire de
ce tombeau, de cette villa, de ces ruines ?
- - Mais, sans doute, mon hôte, répondit Orsini
; car il me semble que vous m'avez promis...
- - Oui, c'est vrai... qu'il y aurait peut-être un
trésor au fond de cette histoire. Alors, écoutez
donc.
- Le jeune capitaine, afin, sans doute, que le récit
qu'il allait entendre fût plus complet, montra au voyageur
un torse de statue, débris gigantesque qui servait de banc
aux soldats lorsque au soleil couchant, les plus vieux et les plus
aguerris racontaient aux nouveaux venus dans leurs rangs les
guerres de la république florentine et du royaume de
Naples.
- Mais l'inconnu se contenta de s'adosser au parapet, et, son
bâton de bois de laurier entre ses deux jambes, ses deux
mains croisées sur le haut de son bâton, sa belle
tête rêveuse appuyée sur ses deux mains, il
commença l'histoire si impatiemment attendue de son
auditeur avec cette facilité d'élocution qui lui
était naturelle, et cet accent railleur dont il ne pouvait
se défendre.
- - Vous avez entendu raconter, n'est-ce pas, monseigneur,
dit-il, qu'il existait autrefois à Rome... il y a de cela
quelque chose comme seize cents ans... deux hommes, l'un né
de paysans obscurs du village d'Arpinum, je crois, et qui se
nommait Caïus Marius ; l'autre né d'une des plus
vieilles familles patriciennes, et qui se nommait Cornélius
Sylla ?
- Napoleone fit un signe de tête qui voulait dire
que ces deux noms ne lui étaient pas absolument inconnus.
- - De ces deux hommes, continua l'étranger, l'un,
Caïus Marius, représentait le parti populaire ;
l'autre, Cornélius Sylla, représentait le parti
aristocratique. C'était l'époque des luttes
gigantesques, on ne se battait pas, comme aujourd'hui, homme
contre homme, escouade contre escouade compagnie contre compagnie,
non ; un monde faisait la guerre à l'autre, un peuple se
ruait sur un autre peuple. Or, deux peuples, les Cimbres et les
Teutons, un million d'hommes à peu près, se ruaient
contre le peuple romain. Ils venaient on ne savait d'où ;
de pays que personne n'avait encore parcourus, de rivages contre
lesquels venaient battre des mers qui n'étaient pas encore
nommées. Ces peuples, c'était l'avant-garde des
nations barbares ; ces hommes, c'étaient les
précurseurs d'Attila, d'Alaric, de Genséric. –
Marius marcha contre eux, et les anéantit : hommes, femmes,
enfants, vieillards, il tua tout ; il tua jusqu'aux chiens qui
défendaient les cadavres de leurs maîtres ; il tua
jusqu'aux chevaux, qui ne voulaient pas se laisser monter par de
nouveaux cavaliers ; il tua jusqu'aux boeufs, qui ne voulaient pas
traîner les chars des vainqueurs ! Cette boucherie
terminée, il fut décrété par le
Sénat que Marius avait bien mérité de la
patrie, et il reçut le titre de troisième fondateur
de Rome. Tant d'honneurs rendirent Sylla jaloux : il
résolut de détruire Marius. La lutte entre les deux
rivaux dura dix ans. Rome fut prise deux fois par Sylla, deux fois
reprise par Marius. Chaque fois que Marius rentrait dans Rome, il
faisait égorger les partisans de Sylla ; chaque fois que
Sylla y rentrait à son tour, il faisait étrangler
les partisans de Marius. On calcula que ce qu'il y avait eu de
sang versé, pendant ces dix ans, aurait pu mettre à
flot, dans la naumachie d'Auguste laquelle avait deux mille pieds
de long sur douze cents de large et quarante de profondeur, les
trente vaisseaux à rostres qui étaient montés
par trente mille combattants sans compter les rameurs, et qui
représentaient la bataille de Salamine. Enfin, Marius
succomba le premier ; il est vrai que c'était le plus
vieux, qu'il avait des varices aux jambes et le cou très
court. Le sang l'étouffa : c'était bien justice !
Alors, Sylla reprit Rome pour la troisième fois et, cette
troisième fois-là, comme il était seul, il
proscrivit tout à son aise, y mettant du temps et du choix.
On commençait, d'ailleurs, à en avoir assez de la
manière de tuer de Marius ; il étranglait dans les
prisons, – la Mamertine est sourde ! on n'entendait même pas
les cris des patients ; cela ennuyait le peuple. Sylla faisait
mieux : il tranchait les têtes en public ; il
précipitait les proscrits du haut des terrasses de leurs
maisons : il poignardait les fugitifs dans la rue, Le peuple ne
s'apercevait pas que c'étaient ses partisans que l'on
traitait ainsi, et criait : « Vive Sylla ! » Au nombre
des proscrits était un tout jeune homme, neveu de Marius ;
mais ce n'était point pour cette parenté qu'il
était proscrit. Il était proscrit pour s'être
marié à dix-sept ans, et avoir refusé de
répudier sa femme malgré l'ordre du dictateur. Ce
jeune homme était beau, riche, noble surtout ; bien
autrement, noble, ma foi !que Sylla : par son père, il
descendait de Vénus, c'est-à-dire des dieux de la
Grèce, par sa mère d'Ancus Martius,
c'est-à-dire des rois de Rome ! – Ce jeune homme s'appelait
Julius César. – Aussi Sylla tenait-il fort à le
faire mourir. On le cherchait partout, sa tête était
mise à prix à dix millions de sesterces : ce que
voyant César, au lieu de se sauver chez un de ses amis
riches, il se sauva chez un pauvre paysan à qui il avait
donné une chaumière et un petit jardin, et qui ne
voulut pas au prix d'une trahison, changer ce petit jardin et
cette chaumière contre un grand jardin et un palais. –
Pendant ce temps, tout le monde intercédait pour le jeune
proscrit, peuple et noblesse, les chevaliers, les
sénateurs, tout le monde, enfin, jusqu'aux vestales. On
aimait beaucoup ce charmant jeune homme, qui, à vingt ans,
avait déjà trente millions de dettes, et à
qui Crassus..., – tenez, monseigneur, celui qui a fait bâtir
ce beau tombeau à sa femme.
- Et le voyageur étendit son bâton dans la
direction du monument de Cécilia Métella, puis il
reprit :
- - Et à qui Crassus, le plus avare des hommes,
prêta quinze millions, afin qu'il se
débarrassât des créanciers qui lui barraient
la rue, et l'empêchaient de partir pour la préture
d'Espagne, d'où il revint avec quarante millions toutes ses
dettes payées... Mais Sylla tenait bon : il voulait
absolument que César mourût. Au reste, peu lui
importait de quelle manière, pourvu qu'il mourût ; ce
qu'il demandait, c'était sa tête, pas autre chose.
Enfin, vint à son tour un de ses amis qui, autrefois, du
temps que Sylla était proscrit lui- même, lui avait
rendu un grand service, sauvé la vie peut-être. A cet
ami, Sylla avait promis de ne pas refuser la première
demande qu'il lui adresserait si jamais il arrivait au pouvoir.
L'ami lui demanda la vie de César. « Je vous la donne,
puisque vous le voulez absolument, dit Sylla en haussant les
épaules ; mais, je me trompe fort, ou, dans ce jeune
efféminé à la tunique lâche, aux
cheveux parfumés, et qui se gratte la tête du bout de
l'ongle, vous aurez plus d'un Marius ! » Sylla, qui mourut de
la lèpre, comprenait mal qu'on ne se grattât point
franchement et à pleines mains. Maintenant, cet homme qui
sauva la vie du futur vainqueur de Vercingétorix, de
Pharnace, de Juba, de Caton d'Utique, se nommait Aurélius
Cotta, et nous sommes sur son tombeau.
- - Comment ! s'écria Napoleone Orsini , ce
tombeau est celui d'un simple particulier ?
- - Pas tout à tout à fait, vous allez voir...
Vous avez remarqué monseigneur, ce nom d'Aurélius ?
il indique un ancêtre de cette grande famille Aurélia
que l'empereur Antonin conduisit sur le trône par l'adoption
de Marc- Aurèle. Aurélius Cotta avait fait
bâtir ce tombeau en pierre. Marc-Aurèle le fit
revêtir de marbre, y transporta les cendres de sa famille,
et ordonna que les siennes et celles de son successeur y fussent
déposées. Il en résulte donc, monseigneur,
que ce tombeau que vous avez ouvert, ces urnes que vous avez
brisées, ces cendres que vous avez répandues, et que
chaque bouffée de vent éparpille sur la terre du
vieux Latium, c'est le tombeau, ce sont les urnes, ce sont les
cendres du sénateur Aurélius Cotta, du noble Annius
Verus, du divin Marc-Aurèle et de l'infâme Commode !
- Le jeune capitaine passa la main sur son front couvert de
sueur. Etait-ce remords de son sacrilège ? était-ce
impatience de ce que le narrateur inconnu n'arrivait pas assez
vite à ce qu'il désirait ?
- S'il était resté sur ce point un doute à
celui-ci, ce doute fut bien vite dissipé.
- - Mais, dit Napoleone Orsini , je ne vois pas, mon
hôte, que dans tout cela, il soit le moins du monde question
d'un trésor.
- - Attendez donc, monseigneur, dit l'inconnu ; ce n'est pas
sous les bons princes que l'on cache l'argent ; mais Commode va
venir... patience ! – Il débuta bien, ce petit-fils de
Trajan, ce fils de Marc-Aurèle ; à l'âge de
douze ans, trouvant son bain trop chaud, il ordonna qu'on mit au
four l'esclave qui l'avait fait chauffer, et, quoique le bain
eût été refroidi et amené à
point, il ne voulut le prendre que lorsque l'esclave fut cuit ! Le
caractère fantasque du jeune empereur ne fit, au reste, que
croître du côté de la férocité ;
il en résulta beaucoup de conspirations contre lui, et,
entre autres, celle des deux Quintilien... – tenez, monseigneur,
ceux-là mêmes à qui appartenait cette
magnifique villa dont vous avez fait vos appartements.
- Et l'inconnu, comme il avait fait pour le tombeau de
Cécilia Métella, montra de son bâton les
différents restes encore admirablement conservés,
sinon dans leur ensemble du moins par portions, de ce qui avait
été autrefois la villa des deux frères.
- Napoleone Orsini fit à la fois un signe de la
tête et de la main ; le signe de la tête voulait dire
: « J'ai compris ; » le signe de la main voulait dire :
« Continuez. ».
- Le voyageur continua :
- - Il s'agissait tout simplement d'assassiner Commode. Commode
passait la moitié de sa vie au cirque ; il était
très adroit : il avait appris d'un Parthe à tirer de
l'arc et d'un Maure à lancer le javelot. Un jour, dans le
cirque, à l'extrémité opposée à
celle où se trouvait l'empereur, une panthère
s'était saisie d'un homme, et. s'apprêtait à
le dévorer. Commode prit son arc, et lança une
flèche si bien ajustée, qu'il tua la panthère
sans toucher l'homme. Un autre jour, voyant que l'amour du peuple
commençait à se refroidir à son endroit, il
fit proclamer dans Rome qu'il abattrait cent lions avec cent
javelots. Le cirque regorgeait de spectateurs, comme vous le
pensez bien. On lui apporta dans sa loge impériale cent
javelots ; on fit entrer dans le cirque cent lions. Commode
lança les cent javelots, et tua les cent lions !
Hérodien dépose du fait : il y était il l'a
vu. En outre, l'empereur avait six pieds et demi de haut, et
était très fort : d'un coup de bâton, il
cassait la jambe d'un cheval ; d'un coup de poing, il abattait un
boeuf. Voyant une fois un homme d'une énorme corpulence, il
l'appela, et, tirant son épée, il le trancha en deux
d'un seul coup ! Voilà pourquoi il se fit
représenter une massue à la main, et, au lieu de se
faire appeler Commode, fils de Marc- Aurèle, il se fit
appeler Hercule, fils de Jupiter. – Ce n'était ni rassurant
ni facile de conspirer contre un pareil homme ; cependant,
poussés par Lucilla, sa belle-soeur, les deux frères
Quintilien s'y décidèrent. Seulement, ils prirent
leurs précautions : ils enterrèrent tout ce qu'ils
avaient d'or et d'argent monnayé, tout ce qu'ils avaient de
bijoux et de pierreries... – Ah ! monseigneur, nous y voici enfin
! – Puis ils préparèrent des chevaux pour fuir s'ils
manquaient leur coup, et attendirent l'empereur sous une
voûte sombre, passage étroit qui conduisait du palais
à l'amphithéâtre. La fortune parut d'abord
servir les conspirateurs. Commode parut à peine
accompagné : ils l'entourèrent aussitôt ; un
des deux Quintilien se jeta sur lui en le frappant d'un coup de
poignard, et en lui disant : « Tiens, César,
voilà ce que je t'apporte de la part du Sénat.
» Alors, sous cette voûte obscure, dans cet
étroit passage, eut lieu une effroyable lutte. Commode
n'était que légèrement blessé ; les
coups qu'on lui portait l'ébranlaient à peine ;
chacun de ses coups, à lui, tuait un homme. Enfin, il
parvint à saisir celui des deux Quintilien qui l'avait
frappé, serra autour de son cou le noeud de ses doigts de
fer, et l'étrangla ! En mourant, ce Quintilien, qui
était l'aîné, cria à son frère :
« Sauve-toi, Quadratus ! tout est perdu ! » Quintilien
se sauva, sauta sur un cheval, et partit ventre à terre.
Les soldats se mirent aussitôt à sa poursuite. La
course fut rapide et acharnée : il s'agissait de la vie
pour celui qui fuyait, d'une récompense énorme pour
ceux qui poursuivaient. Cependant, les soldats finirent par gagner
sur Quintilien ; par bonheur, celui-ci avait tout prévu et
s'était ménagé une ressource, ressource
étrange, mais à laquelle il faut croire, puisque
Dion Cassius la raconte ainsi : « Le fugitif avait, dans une
petite outre, du sang de lièvre, seul animal parmi tous les
animaux, même l'homme, dont le sang se conserve sans se
figer ni se décomposer. Il prit de ce sang tout ce que sa
bouche en pouvait contenir, et se laissa tomber de cheval comme
par accident. Quand les soldats arrivèrent à lui,
ils le trouvèrent étendu sur le chemin et vomissant
le sang à flots. Alors, le regardant comme mort et bien
mort, ils le dépouillèrent de ses vêtements,
laissèrent le faux cadavre sur la place et revinrent dire
à Commode que son ennemi s'était tué et
comment il s'était tué. » Pendant ce temps,
comme vous l'imaginez bien, monseigneur, Quintilien se relevait et
fuyait...
- - Sans prendre le temps de revenir chercher son trésor
? interrompit Napoleone Orsini .
- - Sans prendre le temps de revenir chercher son trésor
? répéta le narrateur.
- - Alors, reprit le jeune capitaine, les yeux brillants de
joie, le trésor est toujours ici ?
- - C'est ce que nous allons voir, dit l'inconnu ; tant il y a
que Quintilien disparut.
- Napoleone Orsini respira, et un sourire
commença de rayonner sur ses lèvres.
- - Dix ans après, continua le voyageur, le monde
respirait sous Septime Sévère. Commode était
mort empoisonné par Marcia, sa maîtresse favorite, et
étranglé par Narcisse, son athlète
préféré. Pertinax s'était
emparé de l'empire, et se l'était laissé
reprendre six mois après avec la vie. Didius Julianus
avait, alors, acheté Rome et le monde par-dessus le
marché ; mais Rome n'était pas encore
accoutumée à être vendue ; – elle s'y habitua
depuis ! – Pour cette fois donc, elle se révolta : il est
vrai que l'acquéreur avait oublié de payer. Septime
Sévère profita de la révolte, fit tuer Didius
Julianus et monta sur le trône... Or, comme je l'ai dit,
entre Commode et Caracalla, le monde respira un instant. Alors, le
bruit se répandit dans Rome que Quintilien venait de
reparaître...
- - Oh ! fit Napoleone Orsini en fronçant le
sourcil.
- - Attendez donc, monseigneur, l'histoire est curieuse, et vaut
que vous l'écoutiez jusqu'au bout...
- En effet, un homme de l'âge que devait avoir Quintilien,
se donnant pour Quintilien, et que tout le monde reconnaissait
à son visage comme étant Quintilien, cet homme
rentra dans Rome, racontant d'une manière spécieuse
sa fuite, son absence, son retour ; puis, lorsqu'il n'y eut plus
de doute sur son identité, il réclama de l'empereur
Septime Sévère les biens que l'empereur Commode
avait confisqués sur lui et son frère. La chose
parut on ne peut plus juste à l'empereur ; seulement, il
voulut voir ce Quintilien, qu'il avait connu autrefois, et
s'assurer que le ressuscité avait bien réellement
droit à l'héritage qu'il réclamait.
Quintilien se présenta devant l'empereur. S'il fallait en
juger par l'aspect, c'était bien l'homme que l'empereur
avait connu. « Bonjour, Quintilien ! » lui dit-il alors
en langue grecque. Quintilien rougit, balbutia, essaya de
répondre, mais ne fit qu'articuler des mots sans
signification et qui n'appartenaient à aucune langue.
Quintilien ne savait pas le grec ! L'étonnement de
l'empereur fut profond ; il avait autrefois, – et il s'en
souvenait parfaitement, – parlé cette langue avec
Quintilien. « Seigneur, excusez-moi, dit enfin le proscrit ;
mais je m'étais réfugié chez les nations
barbares, et j'ai si longtemps vécu au milieu d'elles,
qu'il n'est pas étonnant que j'aie oublié la langue
d'Homère et de Démosthène. – N'importe,
répondit l'empereur, cela ne m'empêchera pas de te
donner la main comme à un vieil ami. » Et il tendit sa
main impériale à Quintilien, qui n'osa lui refuser
la sienne ; mais à peine Septime Sévére
eut-il touché la main du proscrit : « Oh ! oh !
dit-il, qu'est-ce que cela ? voici une main qui ressemble fort
à celle de ces hommes du peuple à qui Scipion Nasica
demandait : « Dites donc, amis, est-ce que vous marchez sur
les mains ? » Puis, prenant un air grave : « Cette main
n'est point une main de patricien, c'est une main d'esclave, dit
l'empereur ; vous n'êtes point Quintilien !... Mais avouez
tout, confessez qui vous êtes, et il ne vous sera rien fait.
» Le pauvre homme tomba aussitôt aux pieds de
l'empereur et avoua tout ; c'est-à-dire qu'il
n'était pas noble, qu'il n'était pas patricien ; que
non seulement il n'était pas Quintilien, mais encore qu'il
ne le connaissait pas, ne l'ayant jamais vu ; que, bien plus, il
ignorait même qu'il existât un homme de ce nom, quand,
un jour, dans une ville de l'Etrurie, où il était
allé fixer sa demeure, Un sénateur l'avait
rencontré et l'avait salué du nom de Quintilien et
du titre d'ami ; puis, un autre, un second en avait fait autant.
et, un autre jour enfin, un troisième. A ces trois
premiers, il avait dit la vérité : mais, comme ils
insistaient ne voulant pas le croire et disant, d'ailleurs, qu'il
n'avait plus rien à craindre pour sa vie, Septime
Sévère régnant, qu'il pouvait revenir
à Rome et réclamer ses biens, ces derniers mots
l'avaient déterminé : il avait déclaré
alors qu'il était bien véritablement Quintilien ; il
avait forgé une histoire expliquant sa fuite et son absence
; il était venu à Rome, où tout le monde
l'avait reconnu, même l'empereur, et, grâce à
cette ressemblance avec le vrai Quintilien, le faux Quintilien
allait entrer en possession d'une immense fortune, quand
l'ignorance où il était du grec avait tout
dévoilé. La sincérité de l'aveu toucha
Septime Sévère, qui pardonna, comme il l'avait
promis, au faux Quintilien, et lui fit même une petite rente
viagère de dix à douze mille sesterces, mais qui
garda la villa des deux frères... Voilà,
monseigneur, dit en s'inclinant l'inconnu, l'histoire que j'avais
à vous raconter.
- - Mais, dit Napoleone Orsini , qui ne se laissait
distraire par rien de sa préoccupation, le trésor,
le trésor ?
- - Quintilien l'avait enterré sous la dernière
marche d'un escalier, à l'extrémité d'un
corridor, et il avait écrit sur la pierre qui le recouvrait
cette épitaphe grecque :
- «3
- Euqa ceitai h yuch tou cosmou.
- Ici est renfermée l'âme du monde.
-
- C'était une précaution prise pour le cas
où il ne pourrait venir chercher ce trésor
lui-même, et où il serait forcé de le faire
prendre par quelque ami.
- - Et, ce trésor, demanda Napoleone Orsini ,
est-il toujours à l'endroit où il a
été enterré ?
- - C'est probable..
- - Et tu connais l'endroit ?
- L'inconnu leva les yeux vers le point du ciel où
était le soleil.
- - Monseigneur, dit-il, il est onze heures du matin ; j'ai
encore six milles à faire ; je serai bien certainement
retardé en route, et cependant, je dois être à
trois heures sur la place Saint-Pierre pour prendre ma part de la
bénédiction pontificale.
- - Cela ne te retardera pas beaucoup de m'indiquer où
est le trésor.
- - Faites-moi l'honneur de me conduire jusqu'à
l'extrémité de vos domaines, monseigneur, et
peut-être, grâce au chemin que je vais vous faire
prendre, rencontrerons-nous sur notre route ce que vous
désirez.
- - Allons, indique-moi la route, dit Orsini , et je te
suis. Et, comme le voyageur reprenait le chemin par où il
était venu, il le suivit avec un empressement qu'avait
peine à satisfaire, si rapide qu'elle fût, la marche
de l'étrange voyageur.
- En passant devant les décombres arrachés au
tombeau des Auréliens, l'inconnu montra à
Napoleone Orsini une torche éteinte qui avait servi
à explorer l'intérieur au colombarium. Le capitaine
comprit le signe avec la prompte intelligence de la
cupidité, et ramassa la torche.
- Une pince de fer gisait au milieu des débris de pierre
et des fragments de marbre : le voyageur s'en empara et continua
sa route.
- A un four où l'on cuisait le pain des soldats.
Orsini alluma sa torche.
- A travers les appartements de la villa, dont la topographie,
d'ailleurs, paraissait lui être parfaitement
familière, le voyageur marcha droit à un escalier de
marbre qui conduisait à une salle de bain dans le
goût de celles que nous voyons aujourd'hui encore à
Pompéi.
- C'était une salle souterraine formant un carré
long, et éclairée seulement par deux soupiraux
obstrués d'herbes et de ronces. Cette salle était
divisée en panneaux de marbre de six pieds de haut sur
trois pieds de large ; chacun d'eux était entouré
d'une moulure, et des têtes de nymphes taillées sur
le modèle de la médaille de Syracuse ornaient le
milieu de chaque panneau.
- Au reste, depuis longtemps, cette salle de bain avait
été distraite de sa destination primitive. Les
canaux qui conduisaient l'eau avaient été rompus par
les fouilles que l'on avait faites, par les fondations que l'on
avait creusées, et les robinets avaient été
arrachés par les soldats, qui avaient reconnu que, de
cuivre ou de bronze, ces morceaux de métal n'étaient
point tout à fait sans valeur.
- Quant à la salle de bain elle-même, elle
était devenue une espèce de succursale des caves, et
l'on y renfermait, ou plutôt on y entassait les tonneaux
vides.
- Le voyageur s'arrêta une seconde sur la dernière
marche de l'escalier, sonda l'étuve d'un regard, et se
dirigea vers un panneau placé à droite de la porte.
Arrivé là, il appuya l'extrémité de sa
pince sur l'oeil de la nymphe formant le milieu du panneau, et,
après un léger effort nécessité par la
rouille qui s'était attachée au ressort, le panneau
céda, et, tournant sur ses gonds, découvrit la
sombre entrée d'un souterrain.
- Orsini , qui, le coeur bondissant d'espoir, suivait
chaque mouvement de l'inconnu, voulut se précipiter
à travers l'escalier, dont on apercevait les marches
supérieures ; mais son compagnon l'arrêta.
- - Attendez, dit-il, il y a quelque chose comme douze cents ans
que cette porte n'a été ouverte : laissez le temps
à l'air mort d'en sortir, et à l'air vivant d'y
entrer ; sans quoi, la flamme de votre torche s'y
éteindrait toute seule, et vous-même n'y sauriez pas
respirer.
- Tous deux restèrent sur le seuil ; mais l'impatience du
jeune capitaine était telle, qu'il insista bientôt
pour entrer, au risque de ce qui pourrait advenir.
- Alors, le voyageur lui passa la pince, prit la torche pour
éclairer le chemin dans lequel il allait lui servir de
guide, et descendit les dix marches qui conduisaient au fond du
souterrain ; mais Napoleone Orsini eut à peine
descendu le quatrième degré, qu'il fut,
obligé de s'arrêter : cet air de sépulcre
n'était pas respirable pour les vivants.
- Le voyageur s'aperçut que son compagnon chancelait.
- - Attendez ici, monseigneur, dit-il, je vais vous frayer le
chemin ; tout à l'heure vous me rejoindrez.
- Napoleone Orsini voulut répondre
affirmativement, mais il ne put trouver de voix. C'était
bien là cet air dont parle Dante, si épais, qu'il
étouffe jusqu'aux plaintes des damnés et tue les
reptiles les plus impurs.
- Le jeune homme monta deux marches pour se remettre en contact
avec l'air extérieur, et de plus en plus
étonné. il suivit du regard, au milieu de cet air
épais et de cette méphitique obscurité, cet
homme qui paraissait fait d'une autre chair que les autres hommes,
et n'être soumis ni aux mêmes faiblesses, ni aux
mêmes besoins qu'eux.
- Pendant l'espace de cent pas à peu près ; il vit
la torche s'éloigner, diminuant de clarté, diminuant
de flamme, ne projetant aucune lumière sur les murs,
n'éclairant ni la voûte suspendue sur la tête
de l'inconnu, ni les dalles sur lesquelles il marchait ; puis il
lui sembla que la lumière, devenue un point presque
imperceptible, s'élevait peu à peu, ce qui indiquait
que le souterrain était franchi, et que le voyageur montait
un escalier parallèle à celui au haut duquel
lui-même attendait.
- Tout à coup, une grande clarté envahit
l'extrémité opposée du souterrain, et un
souffle de vie entra dans le corridor humide et sombre en
chassant, pour ainsi dire, la mort devant lui.
- Napoleone Orsini crut sentir passer la noire
déesse : il lui sembla qu'en fuyant, elle l'effleurait de
ses ailes.
- Dès lors, il comprit qu'il pouvait rejoindre son
compagnon.
- Tout frissonnant encore, il descendit les degrés
visqueux, et s'engagea dans le souterrain.
- Le voyageur l'attendait à l'autre
extrémité, un de ses pieds posé sur la
première marche, l'autre sur la troisième.
- Il éclairait de sa torche renversée une pierre
sur laquelle on lisait distinctement ces six mots grecs :
«3Enqa ceitai h yuch tou cosmou, qu'il avait annoncés
comme signalant le gisement du trésor.
- La lumière qui ruisselait le long des marches
supérieures venait de l'ouverture que le voyageur avait
pratiquée en soulevant de ses puissantes épaules une
des dalles donnant sur le chemin de ronde.
- - Et, maintenant, monseigneur, dit l'inconnu, voici la pierre,
voici la pince, voici la torche... Je vous remercie de votre
hospitalité. Adieu.
- - Comment ! s'écria Napoleone Orsini avec
étonnement, n'attends-tu pas que j'aie
déterré le trésor ?
- - Pour quoi faire ?
- - Pour en prendre ta part.
- Un sourire passa sur les lèvres de l'inconnu.
- - Je suis pressé, monseigneur, dit-il. Je dois
être à trois heures sur la place Saint-Pierre pour y
recevoir ma part d'un trésor bien autrement précieux
que celui que je vous abandonne.
- - Laisse-moi, du moins, te donner une escorte qui t'accompagne
jusque dans la ville.
- - Monseigneur, répondit l'inconnu, de même que
j'ai fait voeu de ne boire que de l'eau, de ne manger que du pain,
de ne prendre ma nourriture que debout, j'ai fait voeu de ne
voyager que seul. Adieu, monseigneur et, si vous croyez me devoir
quelque chose, priez pour le plus grand pécheur qui ait
jamais imploré la miséricorde divine !
- Et, remettant la torche à la main de son hôte, le
mystérieux inconnu monta les degrés qu'il lui
restait encore à franchir, s'éloigna à
travers les ruines de ce pas rapide et régulier qui lui
était habituel, et, longeant la muraille intérieure
de la villa de Quintilien, il sortit par la porte opposée
à celle qui lui avait donné entrée, et se
retrouva de nouveau sur la voie antique. "
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Alexandre Dumas
- Une Année à Florence
(1841)
- Chapitre "Le Palais-Vieux"
-
-
- Présentation du roman Une Année à
Florence :
Bibliothèque
Dumas, l'oeuvre d'Alexandre Dumas en ligne
Index des noms : Albizzi; Ammanato; André Orcagna;
Andrea del Sarto; Antonio di Banco; Arnolfo di Lapo; Auguste;
Baccio Bandinelli; Bacio de Monte Lupo; Béatrix de
Ménessès; Benedetto Varchi; Benvenuto Cellini;
Bernard Buontalenti; Bianca Capello; Boccace;
Boniface
VIII; Brunelleschi; Catherine de Médicis; César
d'Este; César Petrucci; Charles d'Anjou; Charles VIII;
Charles IX; Charles-Quint; Cigoli;
Clément
VII,
Clément
XII; Cosme Ier; Cosme l'Ancien; Cronaca; Dante; Donatello; Duc
d'Alexandre;
Eléonore
de Tolède (épouse de Cosme Ier, 7 enfants:
François, Ferdinand, Pierre, Jean, Garcias, Marie,
Lucrèce, Isabelle*, Virginie); Ferdinand Ier; Flaminius
Vaca; François Ier; François de San-Gallo;
François Ferruci de Fiesole; François Gaci;
François Ginori; Frescobaldi; Georges Vasari; Giovanni de
Médicis; Giotto;
Grégoire
XIII; Henri IV; Henri VIII; Homère; Jean des bandes
noires ou Jean de Médicis; Jean de Bologne; Jean de
Médicis;
Jules II,
Laurent l'Ancien; Laurent de Médicis; Lelio Torello;
Léon
X; Ligozzi; Lorenzo Ghiberti; Lorenzino (Médicis);
Louis XI; Lucrezia de Médicis; Machiavel; Malatesti;
Marie
de Médicis; Maria Salviati; Marquis de Pescaire;
Michel-Ange; Nicolas d'Uzzano; Paolo Giordano
Orsini (duc de Bracciano, mariage avec Isabelle de
Médicis*); Pampaloni; Paul Jove; Passegnano;
Paul III,
Pazzi; Philippe II; Philippo de Nerli;
Pie V;
Pierre de Médicis; Pignatelli; Plutarque; Raphaël;
Renaud; Salviati; Savonarole; Scipion Ammirato; Scribe; Simon de
Fiesole; Taddeo Gaddi; Tibère; Torrentino; Tribolo;
Troilo Orsini; Vincenzio Borghini.
Quoique la journée fût déjà assez
avancée et que nos deux séances au Dôme et au
palais Riccardi eussent été rudes, nous ne
voulûmes pas rentrer sans avoir visité la place du
Grand-Duc. J'en avais fort entendu parler, j'en avais vu des
dessins, et je savais qu'elle offrait, plus qu'aucune autre au
monde peut-être, la réunion des souvenirs de
l'histoire et de l'art aux plus grandes époques de la
république et du principal. En outre, on m'avait
recommandé, pour ne rien perdre de son aspect grandiose,
d'y arriver par une des rues qui débouchent en face du
Palais-Vieux. Nous nous rappelâmes la recommandation. Nous
reprîmes la rue Martelli et la place du Dôme,
où, dans notre premier éblouissement, nous
étions passés sans remarquer le Bigallo, ancien
hospice des enfants trouvés, et les deux statues colossales
de Pampaloni, représentant Arnolfo di Lapo, et
Brunelleschi, les yeux fixés l'un sur son église,
l'autre sur sa coupole. A la gauche du premier, entre lui et la
maison de la confrérie de la Miséricorde, est la rue
de la Morte, ainsi nommée de cette fameuse tradition qui a
inspiré à Scribe son poème de Guido et
Ginevra.
-
- En quittant la place du Dôme, nous prîmes la rue
des Calzajoli ; c'est à la fois une des rues les plus
étroites et les plus historiques de Florence. Comme de tout
temps elle a été peuplée d'artisans, comme
elle conduit du Dôme au Palais-Vieux, comme enfin elle a
à peine dix pieds de large, elle fut vingt fois le
théâtre de ces luttes armées, si
fréquentes sous la république. Aussi est-elle
à Florence ce que la rue Vivienne est à Paris,
c'est-à-dire le passage obligé de toute personne qui
fait hors de son hôtel ou de son magasin cinq cents pas pour
ses affaires ou son plaisir. Une chose miraculeuse, au reste, est
de voir passer au trot les voitures, au milieu de cette foule qui
se range sans pousser un seul murmure ; tant à Florence,
comme nous l'avons dit, le peuple a l'habitude de céder le
pas à tout ce qui lui paraît au dessus de lui. Mettez
le même nombre de voitures et le même nombre de gens
dans une rue pareille, aboutissant au Palais-Royal, aux Tuileries
et à la Bourse, et il y aura par jour trois ou quatre
personnes écrasées, et trente ou quarante cochers
roués de coups.
-
- J'ai habité Florence près de quinze mois,
à différentes époques, et je n'y ai jamais vu
ni un accident, ni une rixe.
-
- Au bout de la rue des Calzajoli est la charmante petite
église d'Or-San-Michele, ainsi nommée du jardin sur
lequel elle est construite, Orto, et du saint auquel elle est
consacrée. C'était autrefois un grenier à
blé bâti par Arnolfo di Lapo, ce grand remueur de
pierres ; mais ayant été endommagée par un
incendie, et la république, voulant seconder l'inclination
du peuple, qui avait une grande vénération pour une
madone des plus miraculeuses, peinte sur bois, et clouée
à l'un des piliers du portique, décréta que
le grenier serait changé en église. Giotto fut
chargé de la transformation ; il fit en conséquence
le dessin de l'église actuelle, qui fut
exécutée sous la direction de Taddeo Gaddi. Quant
à l'image de la Vierge, André Orcagna, le peintre du
Campo-Santo, l'architecte de la loge des Lanzi, fut chargé
de lui construire un tabernacle digne d'elle.
-
- L'homme était bien choisi comme poète, comme
sculpteur et comme chrétien. Aussi tout ce qu'on peut faire
avec une cire molle, avec une glaise obéissante,
André Orcagna le fit avec du marbre. Il faut
véritablement toucher ce chef-d'oeuvre pour s'assurer que
ce n'est point quelque pâte imitatrice, mais bien un bloc de
marbre évidé, fouillé, découpé
avec une hardiesse, un caprice, une richesse dont on ne peut se
faire une idée sans l'avoir vu. Aussi sort-on de là
tellement ébloui, qu'à peine fait-on attention
à deux groupes de marbre : l'un de Simon de Fiesole et
l'autre de François de San-Gallo. Il y avait eu autrefois
de magnifiques fresques, dont deux étaient d'Andrea del
Sarto ; mais il serait inutile de les y chercher aujourd'hui. En
1770, elles ont été recouvertes de chaux.
-
- L'extérieur de l'église, si on peut le dire, est
tout hérissé de statues. Il y a un saint Eloi
d'Antonio di Banco ; un saint Etienne, un saint Mathieu et un
saint Jean-Baptiste de Lorenzo Ghiberti ; un saint Luc de Mino da
Fiesole ; un autre saint Luc par Jean de Bologne ; un saint Jean
évangéliste, par Bacio de Monte Lupo ; enfin un
saint Pierre, un saint Marc et surtout un saint Georges de
Donatello, à qui il aurait certes pu dire comme au
uccone : Parle, parle, s'il n'eût été
facile de voir, à la mine hautaine de ce vainqueur de
dragons, qu'il était trop fier pour obéir à
un ordre, cet ordre lui fût-il donné par son
créateur.
-
- Si grande que fût l'idée que je m'étais
faite d'avance de la place du Palais- Vieux, la
réalité fut, si je dois l'avouer, encore plus grande
qu'elle : en voyant cette masse de pierres si puissamment
enracinée au sol, surmontée de sa tour qui menace le
ciel comme le bras d'un Titan, la vieille Florence tout
entière, avec ses Guelfes, ses Gibelins, sa
balle, ses prieurs, sa seigneurie, ses corps de métiers,
ses condottieri, son peuple turbulent et son aristocratie
hautaine, m'apparut comme si j'allais assister à l'exil de
Cosme l'Ancien, ou au supplice de Salviati. En effet, quatre
siècles d'histoire et d'art sont là à droite,
à gauche, devant, derrière, vous enveloppant de tous
côtés, et parlant à la fois avec les pierres,
le marbre et le bronze, des Nicolas d'Uzzano, des Orcagna, des
Renaud, des Albizzi, des Donatello, des Pazzi, des Raphaël,
des Laurent de Médicis, des Flaminius Vacca, des
Savonarole, des Jean de Bologne, des Cosme Ier et des Michel-Ange.
-
- Qu'on cherche dans le monde entier une place qui
réunisse de pareils noms, sans compter ceux que j'oublie !
et j'en oublie comme Baccio Bandinelli, comme l'Ammanato, comme
Benvenuto Cellini.
-
- Je voudrais bien mettre un peu d'ordre dans ce magnifique
chaos, et classer chronologiquement les grands hommes les grandes
oeuvres et les grands souvenirs, mais c'est impossible. Il faut,
quand on arrive sur cette place merveilleuse, aller où
l'oeil vous mène, où l'instinct vous conduit.
-
- Ce qui s'empare tout d'abord de l'artiste, du poète ou
de l'archéologue, c'est le sombre Palazzo-Vecchio, encore
tout blasonné des vieilles armoiries de la
république, parmi lesquelles brillent sur l'azur, comme des
étoiles au ciel, ces fleurs de lis sans nombre
semées sur la route de Naples par Charles d'Anjou.
-
- A peine Florence fut-elle libre, qu'elle voulut avoir son
hôtel de ville pour loger un magistrat, et son beffroi pour
appeler le peuple. Qu'une commune se constitue dans le Nord, ou
qu'une république s'établisse dans le Midi, le
désir d'un hôtel de ville et d'un beffroi est
toujours le premier acte de sa volonté, et la satisfaction
de ce désir la première preuve de son existence.
-
- Aussi, dès 1298, c'est-à-dire 16 ans à
peine après que les Florentins avaient conquis leur
constitution, Arnolfo di Lapo reçut de la seigneurie
l'ordre de lui bâtir un palais.
-
- Arnolfo di Lapo avait visité le terrain qu'on lui
réservait et avait fait son plan en conséquence.
Mais au moment de jeter les fondements de son édifice, le
peuple lui défendit à grands cris de poser une seule
pierre sur la place où avait été
située la maison de Farinata des Uberti. Arnolfo di Lapo
fut forcé d'obéir à cette clameur populaire ;
il repoussa son palais dans un coin, et laissa libre la place
maudite. Aujourd'hui encore, ni pierres ni arbres n'y ont
jeté leurs racines, et rien n'a poussé depuis plus
de six siècles, là où la vengeance guelfe a
passé la charrue et a semé le sel.
-
- Ce palais était la résidence d'un gonfalonier et
de huit prieurs, deux pour chaque quartier de la ville : leur
charge durait soixante jours, et pendant ces soixante jours, ils
vivaient ensemble, mangeant à la même table et ne
pouvant sortir de cette résidence, c'est-à-dire
qu'ils restaient à peu près prisonniers ; ils
avaient chacun deux domestiques pour les servir, et tenaient
à leurs ordres un notaire toujours prêt à
écrire leurs délibérations, lequel mangeait
avec eux et était prisonnier comme eux. En échange
du sacrifice que chaque prieur faisait à la
république de son temps et de sa liberté, il
recevait dix livres par jour, à peu près sept francs
de notre monnaie. La parcimonie privée se réglait
alors sur l'économie publique, et le gouvernement se
trouvait ainsi en état d'exécuter de grandes choses
dans l'art et dans la guerre. De là lui était venu
le surnom de la Magnifique République.
-
- On entre dans le Palais-Vieux par une porte placée au
tiers à peu près de sa façade, et l'on se
trouve dans une petite cour carrée, entourée d'un
portique soutenu par neuf colonnes d'architecture lombarde
enjolivées d'applications. Au milieu de cette cour est une
fontaine surmontée d'un Amour rococo, tenant un poisson et
reposant sur un bassin de porphyre. A l'époque du mariage
de Ferdinand, on orna ce portique de peintures à fresques
représentant des villes d'Allemagne vues à vol
d'oiseau.
-
- Au premier étage, est la grande salle du Conseil,
exécutée par les ordres de la république et
sur les instances de Savonarole. Mille citoyens y pouvaient
délibérer à l'aise. Cronaca en fit
l'architecture, et il en pressa tellement la construction, que
Savonarole avait l'habitude de dire que les anges lui avaient
servi de maçons.
-
- Cronaca avait raison de se hâter, car trois ans
après, Savonarole devait mourir, et trente ans plus tard la
république devait tomber.
-
- Aussi, cette immense salle n'a-t-elle rien gardé de
cette époque que sa forme première ; tous ses
ornements appartiennent au principal, ses fresques et son plafond
sont de Vasari ; ses tableaux sont de Cigoli, de Ligozzi, et de
Passegnano, les statues sont de Michel-Ange, de Baccio Bandinelli,
et de Jean de Bologne.
-
- Le tout à la plus grande gloire de Cosme Ier.
-
- C'est qu'en effet, Cosme Ier, est une de ces statues
gigantesques que la main de l'histoire dresse comme une pyramide
pour marquer la limite ou une ère finit et où une
autre ère commence. Cosme Ier, c'est à la fois
l'Auguste et le Tibère de la Toscane, et cela est d'autant
plus exact, qu'à l'époque où Alexandre tomba
sous le poignard de Lorenzo, Florence se trouva dans la même
situation que Rome après la mort de César : «
Il n'y avait plus de tyran, mais il n'y avait plus de
liberté. »
-
- Quittons un instant pierres, marbres et toiles, pour examiner
tous les vices et toutes les vertus de l'humanité
réunis dans un seul homme : l'étude est curieuse et
vaut bien la peine qu'on s'y arrête un instant.
-
- Cosme Ier naquit dans l'ancien palais Sarviati, devenu depuis
palais Apparello, et au milieu de la cour duquel est encore
aujourd'hui une statue de marbre, représentant le grand-duc
en habit royal et la couronne sur la tête. Il descendait de
Laurent l'Ancien, frère de Cosme le Père de la
patrie, dont le rameau séparé à la
deuxième génération, se divisa lui-même
en branché aînée et en branche cadette ;
c'était cette branche aînée dont était
Lorenzino, c'était cette branche cadette dont fut Cosme.
-
- Son père était ce fameux Giovanni, le plus
célèbre peut-être de tous ces vaillants
capitaines qui sillonnaient l'Italie au XVè et au
XVIè siècle. Le jour anniversaire de sa naissance,
il rêva qu'il lui voyait, tout endormi qu'il était
dans son berceau, une couronne royale sur la tête. Ce
rêve le frappa tellement, qu'en se réveillant il
résolut de tenter Dieu pour savoir quels étaient ses
desseins sur son fils. En conséquence, il ordonna à
sa femme Maria Salviati, née de Lucrezia de Médicis,
et par conséquent nièce de Léon X, de prendre
l'enfant et de monter au second étage. Marie obéit,
sans savoir de quoi il s'agissait : alors lui descendit dans la
rue, appela sa femme, qui parut sur le balcon, et de là lui
tendant les bras, il lui ordonna de lui jeter l'enfant. La pauvre
mère frémit jusqu'au fond des entrailles, mais
Giovanni renouvela l'ordre déjà donné, d'une
voix si impérative qu'elle obéit en
détournant la tête. L'enfant tomba du second
étage et fut retenu dans les bras de son père.
-
- - C'est bien, dit alors l'impassible condottiere, mon
rêve ne m'a point trompé, et tu seras roi.
-
- Alors il remonta et remit le petit Cosme à sa
mère, qui le reçut plus morte que vive. Quant
à l'enfant, on remarqua qu'il n'avait pas même
jeté un cri.
-
- Six ans après cet événement, Giovanni de
Médicis fut blessé au-dessus du genou, devant
Borgoforte, par un coup de fauconneau, à l'endroit
même où il avait déjà reçu une
autre blessure à Pavie. La plaie nouvelle était si
grave, surtout compliquée de l'ancienne plaie, qu'il fut
décidé qu'on lui couperait la cuisse. On voulut
alors l'attacher sur son lit pour procéder à
l'opération ; mais il déclara que, comme la chose le
touchait avant aucun autre, il voulait la regarder faire. En
conséquence, il prit la torche, et la tint jusqu'à
la fin de l'amputation, sans qu'une seule fois sa main
tremblât assez fort pour faire vaciller la flamme. Soit que
la blessure fût mortelle, soit que l'opération
eût été mal faite, le surlendemain Giovanni de
Médicis expira, à l'âge de vingt neuf ans.
-
- Cette mort fut une grande joie pour les Allemands et les
Espagnols, dont il était la terreur. Jusqu'à lui,
dit Guicciardini, l'infanterie italienne était nulle et
ignorée : ce fut lui qui, mettant à profit les
leçons qu'il avait reçues du marquis de Pescaire,
l'organisa et la fit célèbre ; aussi aimait-il tant
cette troupe qui était sa fille, qu'il lui abandonnait sa
part du butin, ne se réservant pour lui que sa part de
gloire.
-
- De leur côté, ses soldats l'aimaient si
tendrement qu'ils ne l'appelaient jamais que leur maître et
leur père ; à sa mort ils prirent tous le deuil, et
déclarèrent qu'ils ne quitteraient plus cette
couleur, serment qu'ils tinrent avec une telle
fidélité que Jean de Médicis fut, à
partir de cette époque appelé Jean des bandes
noires, surnom sous lequel il est plus connu que sous son nom
paternel.
-
- Ce Jean des bandes noires était l'aïeul de Marie
de Médicis, qui épousa Henri IV.
-
- Maria Salviati, restée veuve, se consacra alors tout
entière à son enfant. Le jeune Cosme grandit donc
entouré de maîtres et constamment surveillé
par l'oeil maternel. Elevé sérieusement, il fut
grave de bonne heure, étudiant toutes les choses d'art, de
guerre et de gouvernement, avec une égale aptitude, et
passionné surtout pour les sciences chimiques et
naturelles.
-
- A quinze ans, son caractère s'était
déjà dessiné, et pouvait donner à ceux
qui l'approchaient une idée de ce qu'il serait plus tard.
Comme nous l'avons dit, son aspect était grave et
même sévère, il était lent à
former des relations familières, et laissait aussi
difficilement prendre aucune familiarité ; mais lorsqu'il
en arrivait à cette double concession, c'était une
preuve de son amitié, et son amitié était
sûre ; cependant, même pour ses amis, il était
discret sur toutes ses actions, et désirait qu'on ne
sût ce qu'il avait le dessein de faire que lorsque la chose
était faite. Il en résulte qu'il paraissait, en
toute occasion, chercher un but contraire à celui auquel il
tendait, ce qui rendait ses réponses toujours brèves
et souvent obscures.
-
- Voilà quel était Cosme, lorsqu'il apprit la
nouvelle de l'assassinat d'Alexandre, et la fuite de Lorenzino :
cette fuite ne lui laissait aucun concurrent au principat ; aussi
eut-il rapidement pris son parti. Il rassembla les quelques amis
sur lesquels il pouvait compter, monta à cheval. et partit
de la campagne qu'il habitait pour se rendre à Florence.
-
- Cosme fut récompensé de sa confiance par
l'accueil qu'on lui fit : il entra dans la ville au milieu des
acclamations de joie de tous les habitants. Les souvenirs de son
père marchaient autour de lui, et le peuple, parmi lequel
était mêlée une foule de soldats qui avaient
servi sous Jean des bandes noires, l'accompagna jusqu'au palais
Salviati, joyeux et pleurant, criant à la fois : Vive Jean
et vive Cosme, vive le père et le fils.
-
- Le surlendemain, Cosme fut nommé chef et gouverneur de
la république à quatre conditions :
-
- De rendre indifféremment la justice aux riches comme
aux pauvres.
-
- De ne jamais consentir à relever de l'autorité
de Charles-Quint.
-
- De venger la mort du duc Alexandre.
-
- De bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses
enfants naturels.
-
- Cosme accepta cette espèce de charte avec
humilité, et le peuple accepta Cosme avec enthousiasme.
-
- Mais il arriva pour le nouveau grand-duc ce qui arrive pour
tous les hommes de génie qu'une révolution porte au
pouvoir. Sur le premier degré du trône ils
reçoivent des lois, sur le dernier ils en imposent.
-
- La position était difficile, surtout pour un jeune
homme de dix-huit ans ; il fallait lutter à la fois contre
les ennemis du dedans et contre les ennemis du dehors. Il fallait
substituer un gouvernement ferme, un pouvoir unitaire et une
volonté durable, à tous ces gouvernements flasques
ou tyranniques, à tous ces pouvoirs opposés l'un
à l'autre, et par conséquent destructifs l'un de
l'autre, et à toutes ces volontés qui, tantôt
parties d'en haut, tantôt parties d'en bas, faisaient un
flux et un reflux éternel d'aristocratie et de
démocratie, sur lequel il était impossible de rien
fonder de solide et de durable. Et cependant avec tout cela il
fallait encore ménager les libertés de ce peuple,
afin que ni nobles, ni citoyens, ni artisans ne sentissent le
maître. Il fallait enfin gouverner ce cheval, encore
indocile à la tyrannie, avec une main de fer dans un gant
de soie.
-
- Cosme était au reste, de tous points, l'homme qu'il
fallait pour mener à bout une telle oeuvre.
Dissimulé comme Louis XI, passionné comme Henri
VIII, brave comme François Ier, persévérant
comme Charles-Quint, magnifique comme Léon X, il avait tous
les vices qui font la vie privée sombre, et toutes les
vertus qui font la vie publique éclatante. Aussi sa famille
fut-elle malheureuse, et son peuple heureux.
-
- Il avait eu d'Eléonore de Tolède sa femme, sans
compter un jeune prince mort à un an, cinq fils et quatre
filles.
-
- Ces fils étaient :
- François, qui régna après lui.
- Ferdinand qui régna après François.
- Don Pierre, Jean, et Garcias.
- Les quatre filles étaient : Marie, Lucrèce,
Isabelle et Virginie.
-
- Disons rapidement comment la mort se mit dans cette magnifique
lignée, où elle entra, comme dans la famille
primitive, par un fratricide.
-
- Jean et Garcias chassaient dans les maremmes. Jean, qui
n'avait que dix- neuf ans, était déjà
cardinal ; Garcias n'était encore rien que le favori de sa
mère. Le reste de la cour était à Pise,
où Cosme qui avait institué, un mois auparavant,
l'ordre de Saint-Etienne, était venu pour se faire
reconnaître grand-maître.
-
- Les deux frères, qui depuis longtemps gardaient l'un
pour l'autre une certaine inimitié, Garcias contre Jean,
parce que Jean était le bien-aimé de son
père, Jean contre Garcias, parce que Garcias était
le bien-aimé de sa mère, se prirent de dispute
à propos d'un chevreuil que chacun des deux
prétendit avoir tué. Au milieu de la discussion,
Garcias tira son couteau de chasse et en porta un coup à
son frère. Jean, blessé à la cuisse, tomba en
appelant du secours. Les gens de la suite des deux princes
accoururent, ils trouvèrent Jean tout seul et baigné
dans son sang, le transportèrent à Livourne, et
firent prévenir le grand-duc de l'accident qui venait
d'arriver. Le grand-duc accourut à Livourne, pansa
lui-même son fils ; car le grand- duc, un des hommes les
plus savants de son époque, avait toutes les connaissances
médicales que l'on pouvait avoir au XVIè
siècle. Mais, malgré ces soins empressés,
Jean expira dans les bras de son père, le 26 novembre 1562,
cinq jours après celui où il avait été
blessé.
-
- Cosme revint à Pise. A voir ce masque de bronze dont il
avait l'habitude de couvrir son visage, on eût dit que rien
ne s'était passé. Garcias avait
précédé Cosme à Pise et s'était
réfugié dans l'appartement de sa mère,
où elle le tenait caché. Cependant, au bout de
quelques jours, voyant que Cosme ne parlait pas plus de son fils
mort que s'il n'eût jamais existé, elle encouragea le
meurtrier à aller se jeter aux genoux de son père et
à lui demander pardon. Mais, comme le jeune homme tremblait
de tous ses membres à la seule idée de se trouver en
face de son juge, pour le rassurer sa mère l'accompagna.
-
- Le grand-duc était assis, tout pensif, dans un des
appartements les plus reculés de son palais.
-
- Le fils et la mère parurent sur le seuil, Cosme se leva
à leur vue. Aussitôt Garcias courut à son
père, se jeta à ses pieds, embrassant ses genoux et
lui demandant pardon. La mère resta sur la porte, tendant
les bras à son mari. Cosme avait la main enfoncée
dans son pourpoint ; il en tira un poignard qu'il avait l'habitude
de porter sur sa poitrine, et en frappa don Garcias, en disant :
-
- - Je ne veux pas de Caïn dans ma famille. La pauvre
mère avait vu briller la lame, et elle s'était
élancée vers Cosme. Mais, à moitié du
chemin, elle reçut dans ses bras son fils qui,
blessé à mort, s'était relevé en
chancelant et en criant : – Ma mère ! ma mère !...
-
- Le même jour, 6 décembre 1562, don Garcias
expira.
-
- Et à compter de ce moment où il fut
trépassé, Eléonore de Tolède se coucha
près de son fils, ferma les yeux et ne voulut plus les
rouvrir. Huit jours après, elle expira elle-même, les
uns disent de douleur, les autres de faim.
-
- Les trois cadavres rentrèrent nuitamment et sans pompe
dans la ville de Florence, et l'on dit que les deux fils et la
mère avaient été emportés tous trois
par le mauvais air des maremmes.
-
- Ce nom d'Eléonore de Tolède était un nom
qui portait malheur. La fille de don Garcias, parrain du jeune
fratricide et frère de cette autre Eléonore de
Tolède dont nous venons de raconter la mort, était
venue toute jeune à la cour de sa tante ; et là,
elle avait fleuri sous le doux soleil de la Toscane, comme une de
ces fleurs, qui ont donné leur nom à Florence. On
disait même tout bas à la cour que le grand-duc Cosme
s'était épris d'un violent amour pour elle. Et comme
on connaissait les amours du grand-duc, on ajoutait qu'il avait
séduit par l'or ou effrayé par les menaces les
domestiques de la jeune princesse : qu'il avait
pénétré une nuit dans sa chambre et n'en
était sorti que le lendemain matin ; puis, les nuits
suivantes, il était revenu, et le commerce adultère
avait fini par faire un tel bruit, qu'il avait marié sa
jeune et belle maîtresse à son fils Pierre. Ce qu'il
y avait de sûr au moins dans tout cela, c'est qu'au moment
où l'on s'y attendait le moins, et sans que don Pierre
eût même été consulté, l'union
avait été décidée et le mariage avait
eu lieu.
-
- Mais soit l'effet des bruits étranges qui avaient couru
sur le compte d'Eléonore, soit que le plaisir
goûté par don Pierre dans la compagnie des beaux
jeunes gens l'emportât sur les sentiments d'amour que
pouvait lui inspirer une belle femme, les nouveaux époux
semblaient tristes et vivaient à peu près
séparés. Eléonore de Tolède
était jeune, elle était belle, elle était de
ce sang espagnol qui brûle jusqu'au pied des autels les
veines dans lesquels il coule si bien que, délaissée
par son mari, elle se prit d'amour pour un jeune homme
nommé Alexandre, lequel était fils du capitaine
florentin François Gaci. Mais ce premier amour n'eut pas
d'autre suite. Le jeune homme, prévenu que sa passion
était connue du mari de celle qu'il aimait, et pouvait
causer à la belle Eléonore de grandes douleurs, se
retira dans un couvent, et étouffa, ou du moins enferma son
amour sous un cilice. Tandis qu'il priait pour Eléonore,
Eléonore l'oublia.
-
- Celui qui le lui fit oublier en lui succédant,
était un jeune chevalier de Saint- Etienne qui, plus
indiscret que le pauvre Alexandre, ne laissa bientôt plus
ignorer à toute la ville qu'il était aimé.
Aussi, peut-être plus à cause de cet amour
qu'à cause de la mort de François Ginori qu'il
venait de tuer en duel entre le palais Strozzi et la porte Rouge,
avait-il été exilé à l'île
d'Elbe. Mais l'exil n'avait point tué l'amour, et ne
pouvant plus se voir, les deux jeunes gens s'écrivaient.
Une lettre tomba entre les mains du jeune grand-duc
François, que de son vivant Cosme avait associé
à sa puissance. L'amant fut ramené
secrètement de l'île d'Elbe à la prison du
bargello. La nuit même de son arrivée, on fit entrer
dans sa prison un confesseur et un bourreau ; puis, lorsque le
confesseur eut fini, le bourreau étrangla le jeune homme.
Le lendemain, Eléonore apprit de la bouche même de
son beau-frère l'exécution de son amant.
-
- Elle le pleurait depuis onze jours, tremblante pour
elle-même, lorsqu'elle reçut, le 10 juillet, l'ordre
de se rendre au palais de Caffaggiolo, que depuis plusieurs mois
son mari habitait. Dès lors, elle se douta que tout
était fini pour elle, mais elle ne se résolut pas
moins d'obéir, car elle ne savait ni où, ni de qui
obtenir un refuge. Elle demanda un délai jusqu'au
lendemain, voilà tout ; puis elle alla s'asseoir
près du berceau de son fils Cosme, et passa la nuit
à pleurer et à soupirer, couchée sur son
enfant.
-
- Les préparatifs du départ occupèrent une
partie de la journée, de sorte qu'Eléonore ne sortit
de Florence que vers les trois heures de l'après-midi ; et
encore comme instinctivement à chaque minute elle retenait
les chevaux, n'arriva-t-elle qu'à la nuit tombante à
Caffaggiolo. A son grand étonnement, la maison semblait
déserte.
-
- Le cocher détela les chevaux, et tandis que les valets
et les femmes qui l'avaient accompagnée enlevaient les
paquets de la voiture, Eléonore de Tolède entra
seule dans la belle villa, qui, privée de toute
lumière, lui semblait, à cette heure, triste et
sombre comme un tombeau. Alors elle monta l'escalier,
légère et silencieuse comme une ombre, et
frissonnante de terreur elle s'avança, toutes portes
étant ouvertes devant elle, vers sa chambre à
coucher ; mais au moment où elle posait le pied sur le
seuil, elle vit de derrière la portière sortir un
bras et un poignard, en même temps elle se sentit
frappée, poussa un cri et tomba. Elle était morte !
Don Pierre, ne s'en rapportant à personne du soin de sa
vengeance, l'avait assassinée lui même.
-
- Alors, la voyant étendue dans son sang et immobile, il
vint regarder attentivement celle qu'il avait frappée.
Eléonore était déjà expirée,
tant le coup avait été donné d'une main
sûre et habile. Don Pierre se mit à genoux
près du cadavre, leva ses mains sanglantes au ciel, demanda
pardon à Dieu du crime qu'il venait de commettre, et jura,
en expiation de ce crime, de ne jamais se remarier. Etrange
serment, que, si l'on en croit les bruits scandaleux de
l'époque, sa répugnance pour les femmes lui
permettait de tenir plus facilement que tout autre !
-
- Puis le bourreau devint ensevelisseur. Il mit dans un cercueil
tout préparé le corps dont il venait de chasser
l'âme, ferma la bière et l'expédia à
Florence, où elle fut ensevelie la même nuit et en
secret dans l'église de San-Lorenzo.
-
- Au reste, don Pierre ne tint pas même son serment ; il
épousa, en 1593, Béatrix de Ménessès ;
il est vrai que c'était dix-sept ans après
l'assassinat d'Eléonore, et que Pierre de Médicis,
avec son caractère, devait avoir oublié non
seulement le serment fait, mais la cause qui le lui avait
dicté.
-
- Passons maintenant aux filles de Cosme.
-
- Marie était l'aînée. C'était
à dix-sept ans, comme le dit Shakespeare de Juliette, une
des plus belles fleurs du printemps de Florence. Le jeune
Malatesti, page du grand-duc Cosme, en devint amoureux ; la pauvre
enfant de son côté, l'aima de ce premier amour qui ne
sait rien refuser. Un vieil Espagnol surprit les deux amants dans
un tête-à-tête qui ne laissait aucun doute sur
l'intimité de leur liaison, et rapporta au grand-duc
Côme ce qu'il avait vu.
-
- Marie mourut empoisonnée à dix-sept ans ; car sa
vie, prolongée de six mois, eût été un
déshonneur pour sa famille. Malatesti fut jeté en
prison, et, étant parvenu à s'échapper au
bout de dix ou douze ans, gagna l'île de Candie, où
son père commandait pour les Vénitiens. Deux mois
après on le trouva un matin assassiné au coin d'une
rue.
-
- Lucrèce était la seconde fille de Cosme. A
l'âge de dix-neuf ans, elle épousa le duc de Ferrare.
Un jour, arriva à la cour de Toscane un courrier qui
annonça que la jeune princesse était morte
subitement. On dit à la cour qu'elle avait
été enlevée par une fièvre putride ;
on dit dans le peuple que son mari l'avait assassinée dans
un moment de jalousie.
-
- Isabelle était la troisième : c'était la
favorite de son père. L'amour de Cosme pour sa fille
dépassait même, comme on va le voir, les bornes de
l'amour paternel.
-
- Un jour que Vasari, caché par son échafaudage,
peignait le plafond d'une des salles du Palais-Vieux, il vit
entrer dans cette salle Isabelle. C'était vers midi, l'air
était ardent. Ignorant que quelqu'un était dans la
même chambre qu'elle, la jeune fille tira les rideaux, se
coucha sur un divan et s'endormit.
-
- Bientôt Cosme entra à son tour et aperçut
sa fille. Cosme regarda un instant Isabelle endormie avec des yeux
ardents de désir, puis il alla fermer toutes les portes en
dedans ; bientôt Isabelle jeta un cri, mais à ce cri,
Vasari ne vit plus rien, car à son tour il ferma les yeux
et fit semblant de dormir. En rouvrant les rideaux, Cosme se
rappela que cette chambre devait être celle où
peignait Georges Vasari. Il leva les yeux au plafond, et vit
l'échafaudage. A l'instant même l'idée lui
vint qu'il avait eu un témoin de son crime, et cette
idée, dans un coeur comme celui de Cosme, fut suivie
immédiatement du désir de s'en débarrasser.
-
- Cosme monta doucement à l'échelle ;
arrivé à la plate-forme, il trouva Vasari, qui, le
nez tourné au mur, dormait dans un coin de son
échafaudage. Il s'approcha de lui, tira son poignard, le
lui approcha lentement de la poitrine pour s'assurer s'il dormait
réellement, ou s'il feignait de dormir. Vasari ne fit pas
un mouvement, sa respiration resta calme et égale, et
Cosme, convaincu que son peintre favori n'avait rien vu ni
entendu, remit son poignard au fourreau et descendit de
l'échafaudage.
-
- A l'heure où il avait l'habitude de sortir, Vasari
sortit, et il revint le lendemain à l'heure à
laquelle il avait l'habitude de venir. Ce sang-froid le sauva ;
s'il s'était enfui il était perdu : car, partout
où il eût fui, le poignard ou le poison des
Médecis eût été le chercher.
-
- Cela se passait vers l'année 1557.
-
- L'année d'ensuite, comme
Isabelle avait seize ans, il fallut songer à la marier.
Parmi les prétendants à sa main, Cosme fit choix
de Paul Giordano Orsini, duc de Bracciano ; mais une
des conditions du mariage fut, dit-on, qu'Isabelle continuerait
à demeurer en Toscane au moins six mois de l'année.
-
- Ce mariage, contre toute attente, fut visiblement froid et
contraint ; on disait, pour expliquer cette étrange
indifférence d'un jeune mari envers une femme jeune et
belle, que les bruits de l'amour de Cosme pour sa fille
étaient venus jusqu'à lui et causaient sa
répugnance ; mais enfin quelle qu'en fût la cause,
cette répugnance existait. Giordano Orsini se
tenait la plus grande partie de l'année à Rome,
laissant, quelles que fussent ses plaintes, sa femme rester de son
côté à la cour de Toscane. Un tel abandon
devait porter des fruits adultères. Jeune, belle,
passionnée, au milieu d'une des cours les plus galantes du
monde, Isabelle ne tarda point à faire oublier, sous des
accusations nouvelles, la vieille accusation qui l'avait
tachée. Cependant Giordano Orsini se taisait,
car Cosme vivait toujours, et tant que Cosme était vivant,
il n'eût point osé se venger de sa fille. Mais Cosme
mourut en 1574.
-
- Giordano Orsini avait laissé en quelque
sorte sa femme sous la garde d'un de ses proches parents
nommé Troilo Orsini, et depuis quelque temps,
ce gardien de son honneur lui écrivait, qu'Isabelle menait
une conduite régulière et telle qu'il la pouvait
désirer, de sorte qu'il avait presque renoncé
à ses projets de vengeance, – lorsque, dans une querelle
particulière et sans témoins, Troilo
Orsini tua d'un coup de poignard Lelio Torello, page du
grand-duc François, ce qui le força de fuir. Alors
on sut pourquoi Orsini avait tué Torello. – Ils
étaient tous deux amants d'Isabelle, et Orsini
voulait être seul.
-
- Giordano Orsini apprit à la fois la double
trahison de son parent et de sa femme. Il partit aussitôt
pour Florence et y arriva comme Isabelle, qui craignait le sort de
sa belle-soeur, Eléonore de Tolède,
assassinée il y avait cinq jours, se préparait
à quitter la Toscane et à s'enfuir près de
Catherine de Médicis, reine de France. Mais l'apparition
inattendue de son mari l'arrêta court au milieu de ses
dispositions.
-
- Cependant, à la première vue, Isabelle se
rassura ; Giordano Orsini paraissait revenir à elle
plutôt comme un coupable que comme un juge. Il lui dit qu'il
avait compris que toutes les fautes étaient de son
côté, et que, désireux de vivre
désormais d'une vie plus heureuse et plus
régulière, il venait lui proposer d'oublier les
torts qu'il avait eus, comme de son côté il
oublierait ceux qu'elle avait pu avoir. Le marché, dans la
situation où était Isabelle, était trop
avantageux pour qu'elle ne l'acceptât point ; cependant il
n'y eut, pour ce jour, aucun rapprochement entre les deux
époux.
-
- Le lendemain, 16 juillet 1576, Giordano Orsini invita sa
femme à une grande chasse qu'il devait faire à sa
villa de Cerreto. Isabelle accepta, et y arriva le soir avec ses
femmes. A peine entrée, elle vit venir à elle son
mari conduisant en laisse deux magnifiques lévriers qu'il
la pria d'accepter, et dont il l'invita à faire usage le
lendemain ; puis on se mit à table. Au souper, Orsini fut
plus gai que personne ne l'avait jamais vu, accablant sa femme de
prévenances et de petits soins, comme aurait pu faire un
amant pour sa maîtresse ; si bien que, quelque
habituée qu'elle fût d'avoir autour d'elle des coeurs
dissimulés, Isabelle y fut presque trompée.
Cependant, lorsque après le souper son mari l'eut
invitée à passer dans sa chambre, et lui donnant
l'exemple l'y eût précédée, elle se
sentit instinctivement frissonner et pâlir, et se retournant
vers la Frescobaldi, sa première dame d'honneur : – Madame
Lucrèce, lui dit-elle, irai-je ou n'irai-je pas ?
Cependant, à la voix de son mari qui revenait sur le seuil,
lui demandant en riant si elle ne voulait pas venir, elle reprit
courage et le suivit. Entrée dans la chambre, elle n'y
trouva aucun changement, son mari avait toujours le même
visage, et le tête à tête parut même
augmenter sa tendresse. Isabelle, trompée, s'y abandonna,
et, lorsqu'elle fut dans une position à ne pouvoir plus se
défendre, Orsini tira de dessous l'oreiller une corde toute
préparée, la passa autour du cou d'Isabelle, et
changeant tout à coup ses embrassements en une
étreinte mortelle, il l'étrangla, malgré ses
efforts pour se défendre, sans qu'elle eût eu
même le temps de jeter un cri.
-
- Ce fut ainsi que mourut Isabelle.
-
- Reste Virginie ; celle-là fut mariée à
César d'Este, duc de Modène. Voilà tout ce
qu'on sait d'elle ; sans doute elle eut un meilleur sort que ses
trois soeurs. L'histoire n'oublie que les heureux.
-
- Voilà le côté sombre de la vie de Cosme ;
maintenant voici le côté brillant.
-
- Cosme était un des hommes les plus savants de
l'époque. Entre autres choses, dit Baccio Baldini, il
connaissait une grande quantité de plantes, savait les
lieux où elles naissaient, où elles vivaient le plus
longtemps, où elles avaient l'odeur la plus vive, où
elles ouvraient les plus belles fleurs, où elles portaient
les plus beaux fruits, et quelle était la vertu de ces
fleurs ou de ces fruits pour guérir les maladies ou les
blessures des hommes et des animaux ; puis, comme il était
excellent chimiste, il composait, avec les plantes, des eaux, des
essences, des huiles, des médicaments, des baumes, et
donnait ses remèdes à ceux qui lui en faisaient la
demande, qu'ils fussent riches ou pauvres, qu'ils fussent sujets
toscans ou étrangers, qu'ils habitassent Florence ou toute
autre partie de l'Europe.
-
- Cosme aimait et protégeait les lettres. En 1541, il
fonda l'académie florentine qu'il nommait son
académie très chère et très heureuse :
on devait y lire et commenter Plutarque et Dante. Ses
séances se tenaient d'abord au palais de Via Larga ; puis,
pour qu'elle fût plus libre et plus à l'aise, il lui
donna la grande salle du conseil au Palais-Vieux. Depuis la chute
de la république, cette grande salle était devenue
inutile.
-
- L'université de Pise, déjà
protégée par Laurent de Médicis, avait
brillé autrefois d'un certain éclat ; mais,
abandonnée par les successeurs du Magnifique, elle
était fermée. Cosme la fit rouvrir, et lui accorda
de grands privilèges pour assurer son existence ; enfin, il
attacha à cet établissement un collège dans
lequel il voulut que quarante jeunes gens, annonçant des
dispositions et choisis dans les familles pauvres, fussent
élevés à ses propres frais.
-
- Cosme fit mettre en ordre et livrer aux savants tous les
manuscrits et tous les livres de la bibliothèque Lorenziana
que le pape Clément XII avait commencé de
réunir.
-
- Il assura, par un fonds destiné à son entretien,
l'existence des universités de Florence et de Sienne.
-
- Il ouvrit une imprimerie, fit venir d'Allemagne le Torrentino,
et fit exécuter toutes les éditions qui portent le
nom de ce célèbre typographe.
-
- Il accueillit Paul Jove, qui était errant, et Scipion
Ammirato, qui était proscrit ; et, le premier étant
mort à sa cour, il lui fit faire une tombe avec sa statue.
-
- Le grand-duc voulait que chacun écrivît
librement, selon son goût, son opinion et ses
capacités ; et il encouragea si bien à suivre cette
voie Benedetto Varchi, Philippo de Nerli, Vincenzio Borghini, et
tant d'autres, que, des seuls volumes qui lui furent
dédiés par la reconnaissance des historiens, des
poètes ou des savants contemporains, on pourrait faire une
bibliothèque.
-
- Enfin, il obtint que Boccace, défendu par le concile de
Trente, fût révisé par Pie V, qui mourut en le
révisant, et par Grégoire XIII, qui lui
succéda. La belle édition de 1573 est le
résultat de la censure pontificale, et il poursuivait la
même restitution pour les oeuvres de Machiavel, lorsqu'il
mourut avant de l'avoir obtenue.
-
- Cosme était artiste, ce ne fut pas sa faute s'il arriva
au moment où les grands hommes s'en allaient. De toute
cette brillante pléiade qui avait éclairé les
règnes de Jules II et de Léon X, il ne restait plus
que Michel-Ange. Il fit tout ce qu'il put pour l'avoir ; il lui
envoya un cardinal et une ambassade, lui offrit une somme d'argent
qu'il fixerait lui-même, le titre de sénateur et une
charge à son choix ; mais Paul III le tenait, et ne le
voulait point céder. Alors, à défaut du
géant florentin, il rassembla tout ce qu'il put trouver de
mieux. L'Ammanato, son ingénieur, lui bâtit, sur les
dessins de Michel- Ange, le beau pont de la Trinité, et lui
tailla le Neptune de marbre de la place du Palais-Vieux. Il fit
faire à Baccio Bandinelli l'Hercule et le Bacchus, la
statue du pape Léon X, la statue du pape Clément
VII, la statue du duc Alexandre, la statue de Jean de
Médicis, son père, et sa propre statue à
lui-même, la loge du Marché-Neuf et le choeur du
Dôme. Benvenuto Cellini fut rappelé de France pour
lui fondre son Persée en bronze, pour lui tailler des
coupes d'agathe et pour lui graver des médailles d'or.
Puis, comme on avait retrouvé dans les environs d'Arezzo,
dit Benvenuto dans ses Mémoires, une foule de petites
figures de bronze auxquelles il manquait à celles-ci la
tête, à celles-là les mains, et aux autres les
pieds, Cosme les nettoyait lui-même et en faisait tomber la
rouille avec précaution pour qu'elles ne fussent pas
endommagées. Un jour que Benvenuto Cellini entrait pour
faire visite au grand-duc, il le trouva entouré de marteaux
et de ciseaux. Alors, donnant un marteau à Cellini et
gardant un ciseau, Cosme lui ordonna de frapper avec le premier de
ces outils, tandis qu'il conduisait l'autre, et ainsi ils
n'avaient plus l'air d'un souverain et d'un artiste, mais tout
simplement de deux ouvriers orfèvres travaillant au
même établi.
-
- A force de recherches chimiques, Cosme retrouva, avec
François Ferruci de Fiesole, l'art de tailler le porphyre,
perdu depuis les Romains, et il en profita à l'instant pour
faire sculpter la belle vasque du palais Pitti, et la statue de la
Justice, qu'il dressa sur la place de la Trinité, au haut
de la colonne de granit qui lui avait été
donnée par le pape Pie IV.
-
- Il accueillit et employa Jean de Bologne, qui fit pour lui le
Mercure et l'enlèvement des Sabines, puis devint
l'architecte de son fils François.
-
- Il éleva Bernard Buontalenti, qu'il donna ensuite pour
maître de dessin au jeune grand-duc.
-
- Il plaça sous la direction de l'architecte Tribolo les
constructions et les jardins de Castello.
-
- C'est lui encore qui acheta le palais Pitti, auquel il laissa
son nom, et dont il fit faire la belle cour.
-
- Il avait appelé près de lui Georges Vasari,
architecte, peintre et historien. Il demanda à l'historien
une histoire de l'art, et donna au peintre le Palais- Vieux
à peindre. L'architecte eut à construire un corridor
qui joignit le palais Pitti au Palais-Vieux, à l'instar de
celui qui, dit Homère, joignait le palais de Priam au
palais d'Hector. Vasari reçut aussi l'ordre de bâtir
cette magnifique galerie des offices, devenue aujourd'hui le
tabernacle de l'art, et dont Florence publie à cette heure
une magnifique illustration. Ce monument plut tant à
Pignatelli, qui le vit lorsqu'il n'était encore que moine
à Florence, que, devenu pape en 1691, il fit faire sur le
même modèle la Curia Innocenziana à Rome.
-
- Enfin, il réunit dans le palais de Via Larga, dans le
Palais-Vieux et au palais Pitti, tous les tableaux, toutes les
statues, toutes les médailles, soit antiques, soit
modernes, qui avaient été peints, sculptés,
gravés ou retrouvés dans des fouilles par Cosme
l'Ancien, par Laurent et par le duc Alexandre, et qui deux fois
avaient été dispersés et pillés : la
première fois lors du passage de Charles VIII, et la
seconde fois lors de l'assassinat du duc Alexandre par Lorenzino.
-
- Aussi, la louange contemporaine l'emporta sur le blâme
de la postérité ; la partie sombre de cette vie se
perdit dans la partie éclatante, et l'on oublia que ce
protecteur des arts, des lumières et des lettres, avait
tué un de ses fils, empoisonné une de ses filles, et
violé l'autre.
-
- Il est vrai que les contemporains de Cosme Ier étaient
Henri VIII, Philippe II, Charles IX, Christian II, et cet
infâme Paul III, dont le fils violait les
évêques.
-
- Cosme mourut le 21 avril 1574, laissant le trône ducal
à son fils François Ier qu'il avait associé
au pouvoir depuis plusieurs années, et dont nous avons dit
à peu près tout ce qu'il y a à en dire,
devant la statue de Ferdinand Ier, à Livourne, et à
propos de Bianca Capello, sa maîtresse et sa femme.
-
- Cosme était sobre mangeait peu, buvait peu, et dans les
dernières années de sa vie, il avait même
renoncé à souper, et se contentait de manger
quelques amandes. Presque toujours pendant ses repas, il avait
à sa table un savant, avec lequel il parlait chimie,
botanique ou géométrie ; – un artiste avec lequel il
raisonnait d'art, ou un poète avec lequel il discutait sur
Dante ou sur Boccace. A défaut de ceux-ci, il causait avec
les officiers de bouche qui faisaient son service, des choses que
chacun d'eux, à sa connaissance, avait
étudiées, « car il en savait, dit son
historien, autant à lui seul que tous les hommes ensemble
». Ses deux plaisirs les plus vifs étaient la musique
et la chasse. Il aimait à chanter en choeur, et souvent en
se baignant dans l'Arno avec les gentilshommes qu'il avait admis
dans sa familiarité, à l'aide de petites tablettes
de bois, sur lesquelles chacun, tout en nageant, suivait sa
partie. – Cosme donnait alors des concerts en pleine eau à
ses sujets, car il était avant tout ennemi du repos, et
qu'il travaillât ou s'amusât, il avait toujours besoin
de s'occuper à quelque chose. - C'était à la
fois le plus grand chasseur, le meilleur fauconnier, et le
pêcheur le plus habile de son royaume. Mais il fut
forcé de renoncer de bonne heure à ces exercices,
ayant été attaqué de la goutte à
l'âge de 45 ans.
-
- On voit qu'il y avait à la fois dans Cosme Ier de
l'Auguste et du Tibère.
-
- Maintenant revenons à la salle du Palais-Vieux, dont
cette longue biographie nous a écarté, et qui est la
même, s'il faut en croire les traditions, dans laquelle
s'accomplit l'étrange scène du viol d'Isabelle.
-
- Le tableau, non pas le plus remarquable au point de vue de
l'art, mais le plus extraordinaire certainement comme fait
enregistré, est le tableau de Ligozzi, représentant
la réception faite par Boniface VIII à douze
ambassadeurs de douze puissances, qui se trouvèrent tous
être Florentins, tant le génie politique de la
Magnifique république était au XIII et au
XIVè siècle incontesté dans le monde.
-
Ces douze ambassadeurs étaient :
- Muciato Franzezi, pour le roi de France.
- Ugolino de Vicchio, pour le roi d'Angleterre.
- Ranieri Langru, pour le roi de Bohême.
- Vermiglio Alfani, pour le roi des Germains.
- Simone Rossi, pour la Rascia.
- Bernardo Ervai, pour le seigneur de Vérone.
- Guiscardo Bastaï, pour le Kan de Tartarie.
- Manno Fronte, pour le roi de Naples.
- Guido Tabanca, pour le roi de Sicile.
- Lapo Farinata des Uberti, pour Pise.
- Gino de Diétaselvi, pour le seigneur de Camerino.
- Et enfin Bencivenni Folchi, pour le grand-maître de
l'hôpital de Jérusalem.
-
- Ce fut cette réunion étrange qui fit dire
à Boniface VIII qu'un cinquième
élément venait de se mêler au monde, et que
les Florentins étaient ce cinquième
élément.
-
- Les fresques gigantesques qui couvrent les murs, ainsi que
tous les tableaux du plafond, sont de Vasari. Les fresques
représentent les guerres des Florentins contre Sienne et
contre Pise. C'est pour l'exécution de ces dernières
que Michel-Ange avait préparé ces beaux cartons qui
s'égarèrent sans que l'on sût jamais ce qu'ils
étaient devenus.
-
- Dans les autres chambres du palais, qui sont les chambres
d'habitation, on trouve aussi en nombre considérable des
peintures de la même époque à peu près.
Il faut excepter une charmante petite chapelle de Rodolfo
Guirlandajo, qui fait, par son exécution serrée et
religieuse, une opposition étrange avec cette peinture
facile et païenne, du commencement de la décadence.
-
- Tout bouleversé qu'il a été par les
arrangements de Cosme Ier, le Palais- Vieux conserve encore
matériellement un souvenir de la république : c'est
la tour de la Barberia, où fut enfermé Cosme
l'Ancien, et à la porte de laquelle, un demi-siècle
plus tard, lors de la conspiration des Pazzi, le brave gonfalonier
César Petrucci monta la garde avec une broche.
-
- Ce fut dans cette tour, aujourd'hui séparée en
bûcher et changée en garde- robe, que Cosme l'Ancien
passa, certes, les quatre plus mauvais jours de sa longue vie.
Pendant ces quatre jours, la crainte d'être
empoisonné par ses ennemis l'empêcha de prendre
aucune nourriture.
-
- Car, dit Machiavel, beaucoup voulaient qu'il fût
envoyé en exil ; mais beaucoup voulaient aussi qu'on le fit
mourir, tandis que le reste se taisait ou par compassion ou par
peur. Ces derniers, en ne prenant aucun parti, empêchaient
que rien ne se conclût. Pendant ce temps, Cosme avait
été enfermé dans une tour du palais et
donné en garde à un geôlier ; et, comme du
lieu où il était enfermé, ce grand citoyen
entendait le bruit des armes qui se faisait sur la place, et le
tintement éternel du beffroi qui appelait le peuple
à la balie il craignait à la fois, ou qu'on le
fît mourir publiquement, ou bien plutôt encore qu'on
le frappât dans l'ombre. C'est pourquoi, s'arrêtant
surtout à ce dernier soupçon, il fut quatre jours
sans prendre aucune nourriture, si ce n'est un peu de pain qu'il
avait apporté avec lui. Alors, s'apercevant des craintes de
son prisonnier, le geôlier, qui venait de lui servir son
dîner que depuis quatre jours il emportait intact,
s'approcha de lui, et le regarda en secouant tristement la
tête :
-
- - Tu doutes de moi, Cosme, lui dit-il, tu crains d'être
empoisonné, et dans cette crainte, tu te laisses mourir de
faim. C'est me faire peu d'honneur que de croire que je veuille
prêter les mains à une pareille infamie. Je ne pense
pas que ta vie soit sérieusement menacée, car,
crois-moi, tu as force amis dans ce palais et au dehors ; mais,
quand tu aurais à la perdre, demeure tranquille à
mon égard, car, je te le jure, il te faudra, pour te
l'ôter, un autre ministère que le mien. Je ne
rougirai jamais mes mains du sang de personne, et encore moins du
tien : jamais tu ne m'as fait aucune offense. Rassure-toi donc ;
mange, et garde-toi vivant pour tes amis et pour la patrie. Au
reste, pour te rassurer mieux encore, fais-moi chaque jour
l'honneur de m'admettre à ta table, et je mangerai le
premier de tout ce que tu mangeras.
-
- A ces paroles, Cosme se sentit tout réconforté,
et se jetant au cou de son geôlier, il l'embrassa en
pleurant, en lui jurant une reconnaissance éternelle, et en
lui promettant de se souvenir de lui si jamais la fortune lui en
fournissait l'occasion en redevenant son amie.
-
Machiavel oublie de dire si, dans les temps heureux, Cosme se
souvint de cette promesse faite aux jours de l'infortune.
-
- Le nom de ce geôlier, qui, comme on le voit, laisse bien
loin derrière lui tous les geôliers sensibles et
honnêtes de messieurs Caigniez, Guilbert de
Pixérécourt et Victor Ducange, était Federigo
Malavolti.
-
- Avis à la postérité, qui, n'étant
pas chargée de geôliers, peut donner une bonne place
à celui-ci !
-
Inizio
pagina
-
Alexander Dumas
- Celebrated Crimes
- The
Borgias
Name index: Alexander VI; Antonio di Venafro; Caesar Borgia
(duke of Romagna); Cardinal Orsini; Gaffredo Borgia; Gian
Bentivoglio; Gian Paolo Baglioni; Hermes Bentivoglio; Louis XII;
Oliverotto da Fermo; Paolo Orsini; Pandolfo Petrucci; Roderigo
Borgia; Vitellozzo Vitelli.
Chapter
XI
" The capture of Faenza had brought Caesar the title of Duke of
Romagna, which was first bestowed on him by the pope in full
consistory, and afterwards ratified by the King of Hungary, the
republic of Venice, and the Kings of Castile and Portugal. The news
of the ratification arrived at Rome on the eve of the day on which
the people are accustomed to keep the anniversary of the foundation
of the Eternal City; this fete, which went back to the days of
Pomponius Laetus, acquired a new splendour in their eyes from the
joyful events that had just happened to their sovereign: as a sign of
joy cannon were fired all day long; in the evening there were
illuminations and bonfires, and during part of the night the Prince
of Squillace, with the chief lords of the Roman nobility, marched
about the streets, bearing torches, and exclaiming, "Long live
Alexander! Long live Caesar! Long live the Borgias! Long live the
Orsini! Long live the Duke of Romagna!" "
Chapters
XII-XVI
" Agreement between the Duke of Valentinois and the
Confederates* (Chapter XIII) "
*Vitellozzo Vitelli, Paolo Orsini, Gian Paolo Baglioni, Hermes
Bentivoglio, representing his father Gian, Antonio di Venafro, the
envoy of Pandolfo Petrucci, Oliverotto da Fermo, and the Duke of
Urbino.
" Let it be known to the parties mentioned below, and to all who
shall see these presents, that His Excellency the Duke of
Romagna of the one part and the Orsini of the other part,
together with their confederates, desiring to put an end to
differences, enmities, misunderstandings, and suspicions which have
arisen between them, have resolved as follows:
" There shall be between them peace and alliance true and
perpetual, with a complete obliteration of wrongs and injuries which
may have taken place up to this day, both parties engaging to
preserve no resentment of the same; and in conformity with the
aforesaid peace and union, His Excellency the Duke of Romagna
shall receive into perpetual confederation, league, and alliance all
the lords aforesaid; and each of them shall promise to defend the
estates of all in general and of each in particular against any power
that may annoy or attack them for any cause whatsoever, excepting
always nevertheless the Pope Alexander VI and his Very
Christian Majesty Louis XII, King of France: the lords above
named promising on the other part to unite in the defence of the
person and estates of His Excellency, as also those of the most
illustrious lords, Don Gaffredo Borgia, Prince of Squillace,
Don Roderigo Borgia, Duke of Sermaneta and Biselli, and Don
Gian Borgia, Duke of Camerino and Negi, all brothers or
nephews of the Duke of Romagna.
" Moreover, since the rebellion and usurpation of Urbino have
occurred during the above-mentioned misunderstandings, all the
confederates aforesaid and each of them shall bind themselves to
unite all their forces for the recovery of the estates aforesaid and
of such other places as have revolted and been usurped.
" His Excellency the Duke of Romagna shall undertake to
continue to the Orsini and Vitelli their ancient
engagements in the way of military service and an the same
conditions.
" His Excellency promises further not to insist on the service in
person of more than one of them, as they may choose: the service that
the others may render shall be voluntary.
"He also promises that the second treaty shall be ratified by the
sovereign pontiff, who shall not compel Cardinal Orsini to
reside in Rome longer than shall seem convenient to this prelate.
" Furthermore, since there are certain differences between the
Pope and the lord Gian Bentivoglio, the
confederates aforesaid agree that they shall be put to the
arbitra