Gli Orsini e la Litteratura

 
Alexandre Dumas
Isaac Laquedem
Une Année à Florence
The Borgias
 
 
 

Alexandre Dumas
Isaac Laquedem
Chapitre III. Casa-Rotondo

Présentation du roman Isaac Laquedem : Bibliothèque Dumas, l'oeuvre d'Alexandre Dumas en ligne

 

Index des noms: Alaric; Ancus Martius; Annius Verus; Antonin; Attila; Auguste; Aurélius Cotta; Caracalla; Caton d'Utique; Caïus Marius; Cécilia Métella; Cornélius Sylla; Didius Julianus; Dion Cassius; Commode; Constantin; Crassus; Démosthène; Drusus; Flamel; Frangipani; Frédéric III de Souabe; Gaetani; Genséric; Haroun-al-Raschid; Henry IV d'Allemagne; Hercule; Hérodien; Hérodote; Homère; Isaac Laquedem; Juba; Julius César; Louis XI; Marc-Aurèle; Napoleone Orsini; Narcisse; Nicolas; Paul II; Pertinax; Pharnace; Prospero Colonna; Quadratus; Quintilien; Salomon; Savelli; Scipion Nasica; Sémiramis; Septime Sévère; Titus; Trajan; Vénus; Vercingétorix.

Arrivé à la salle d'honneur, dont la porte s'ouvrit devant lui à deux battants, le voyageur trouva la table servie et l'attendant ; seulement, au lieu de l'humble repas qu'il avait demandé à titre d'aumône, la magnifique hospitalité de monseigneur Orsini lui avait fait servir un véritable festin, lequel, malgré la solennité du jour et la rigueur du rituel sacré, se composait de venaisons fraîches et fumées, et des meilleurs poissons qui se pêchent le long des côtes d'Ostia.

Les vins les plus exquis de l'Italie, enfermés dans des hanaps et dans des aiguières aux montures d'argent et d'or, étincelaient à travers le cristal de Venise comme des rubis liquides ou des topazes fondues.
L'inconnu s'arrêta sur le seuil de la porte sourit et secoua la tête.
Napoleone Orsini l'attendait debout près de la table.
- Entrez, entrez, mon hôte, dit le jeune capitaine, et telle qu'il vous l'offre, acceptez l'hospitalité du soldat. Si comme mon illustre ennemi Prospero Colonna, j'étais l'allié et l'ami du roi Louis XI, au lieu de nos vins épais et pâteux d'Italie, je vous offrirais les plus délicieux vins de France ; mais je suis un véritable Italien, un guelfe pur sang, et vous voudrez bien mettre ma misère sur le compte des jours de jeûne et d'abstinence dans lesquels nous sommes entrés depuis le commencement de la sainte semaine. Et cela étant dit, mes excuses étant faites, asseyez vous, mon hôte ; buvez et mangez.
Le voyageur se tenait toujours au seuil de la porte.
- Je reconnais bien là, dit-il, ce que l'on m'avait raconté de la fastueuse hospitalité du noble gonfalonier de l'Eglise : il reçoit un pauvre mendiant comme il recevrait son égal ; mais je sais rester à la place qui sied à un malheureux pèlerin qui a fait voeu de ne boire que de l'eau, de ne manger que du pain, de ne prendre ses repas que debout jusqu'au moment ou il aura reçu de notre saint-Père le pape l'absolution de ses péchés.
- Eh bien, alors, c'est un heureux hasard qui vous a conduit ici, mon maître, répondit le jeune capitaine, car, en cela encore, je puis vous être de quelque utilité. Je ne suis pas tout à fait sans crédit sur Paul II, et, ce crédit, je le mets avec une grande joie à votre disposition.
- Merci, monseigneur, répondit l'inconnu en s'inclinant mais, par malheur, la chose doit venir de plus haut encore.
- Vous dites ? demanda Orsini .
- Je dis qu'il n'y a pas de crédit humain assez grand pour obtenir du souverain pontife le pardon que je sollicite ; ce qui fait que je m'en rapporte sur ce point à la miséricorde du Seigneur, qui est infinie, – à ce qu'on assure du moins.
A ces derniers mots, une espèce de sourire dans lequel étaient mêlés l'ironie et le dédain sembla passer, malgré lui, sur les lèvres du voyageur.
- Agissez ainsi qu'il vous conviendra, mon hôte, dit Orsini ; refusez ma recommandation ou acceptez-la ; faites honneur à mon dîner tout entier tel que je vous l'offre, ou n'en prélevez qu'un verre d'eau et un morceau de pain ; faites votre repas copieux ou frugal, assis ou debout ; vous êtes chez vous, vous êtes le maître, et je ne suis que le premier de vos serviteurs ; seulement, franchissez ce seuil où vous vous êtes arrêté : il me semble que vous n'êtes pas sous mon toit, tant que vous êtes de l'autre côté de cette porte.
Le voyageur s'inclina et s'approcha de la table d'un pas lent et grave.
- J'aime à voir, monseigneur, dit-il en rompant un morceau de pain et en remplissant un verre d'eau, avec quelle piété vous accomplissez le voeu de votre aïeul Napoleone Orsini ; je croyais pourtant que, pendant toute cette sainte journée où nous sommes, il se contentait de vous défendre l'homicide, mais n'allait pas jusqu'à vous recommander ensemble deux vertus aussi opposées et aussi difficiles à pratiquer à la fois que la magnificence et l'humilité.
- Aussi, répondit Orsini regardant son hôte avec une curiosité croissante, est-ce ma propre inspiration que je suis, et non le voeu de mon aïeul, en me faisant tout à la fois humble et magnifique vis-à-vis de vous ; mais il me semble – et remarquez bien que je ne vous demande pas votre secret – il me semble, malgré les haillons dont vous êtes couvert, qu'en vous parlant, je parle à quelque prince proscrit, à quelque roi détrôné, à quelque empereur allant en pèlerinage à Rome, comme Frédéric III de Souabe ou Henry IV d'Allemagne.
Le voyageur secoua la tête avec mélancolie.
- Je ne suis ni un prince ni un roi, ni un empereur,. répondit-il ; je suis un pauvre voyageur dont la seuls supériorité sur les autres hommes est d'avoir vu beaucoup de choses... Puis-je, par le peu d'expérience que j'ai acquise, vous payer l'hospitalité que vous m'offrez si généreusement ?
Orsini fixa sur l'inconnu qui lui faisait cette offre, dont il paraissait disposé à profiter, un regard profond et investigateur.
- En effet, dit-il, je renonce à ma première idée de chercher sur votre tête nue la couronne absente ; en y regardant mieux, je trouve que vous avez plutôt l'air de quelque mage d'Orient parlant toutes les langues, instruit dans toutes les histoires, savant dans toutes les sciences ; je crois donc que, si vous le vouliez bien, vous liriez dans les coeurs aussi facilement que dans les livres, et que, si je désirais quelque chose de vous, vous devineriez ce désir sans que j'eusse besoin de vous l'exprimer.
Et, comme si un désir secret passait, en effet, au fond du coeur du jeune capitaine, ses yeux étincelaient en regardant son hôte.
- Oui, oui, dit celui-ci semblant se parler à lui-même, vous êtes jeune et vous êtes ambitieux... Vous vous appelez Orsini : il en coûte à votre orgueil qu'il y ait près de vous, autour de vous, dans le même temps que vous, des hommes qui s'appellent Savelli, Gaetani, Colonna, Frangipani. Vous voudriez dominer tout ce monde de rivaux par votre luxe, votre magnificence, votre richesse, comme vous vous sentez capable de le dominer par votre courage...Vous avez à votre solde, non pas une simple garde, mais une véritable armée ; vous avez non seulement des condottieri étrangers, non seulement des Anglais, des Français, des Allemands, mais encore toute une troupe de vassaux composée de vos fiefs de Bracciano, de Cervetri, d'Auriolo, de Citta-Rello, de Vicovaro, de Rocca-Giovine, de Santogemini, de Trivelliano..., que sais-je, moi ? Tout cela pille, vole, brûle, ruine, incendie les propriétés de vos ennemis, mais, en même temps, épuise les vôtres ; de sorte que vous vous apercevez, à la fin de chaque année, quelquefois même à la fin de chaque mois, que ces quatre ou cinq mille hommes que vous nourrissez, que vous habillez, que vous soldez, coûtent plus qu'ils ne rapportent, et qu'il vous faudrait n'est-ce pas, monseigneur ? les revenus du roi Salomon où le trésor du sultan Haroun-al-Raschid pour faire face à ces effroyables dépenses !
- Je le disais bien, que tu étais un mage, s'écria Orsini en riant, mais en cachant sous ce rire une espérance ; je le disais bien, que tu possédais toutes les sciences, comme ce fameux Nicolas Flamel dont il a été si grandement question au commencement de ce siècle ; je le disais bien... que, si tu voulais...
Il s'interrompit, hésitant à achever.
- Eh bien ? demanda le voyageur.
- Que si tu voulais... comme lui... tu ferais...
Et il s'arrêta de nouveau.
- Que ferais-je ? voyons.
Orsini s'approcha du voyageur, et, lui passant la main sur l'épaule :
- Tu ferais de l'or ! lui dit-il.
L'inconnu sourit ; la question ne l'étonnait point : la constante préoccupation de l'alchimie, cette mère aveugle de la chimie, fut, pendant tout le XVème siècle et une partie du XVIème, de faire de l'or.
- Non, répondit-il, je ne saurais pas faire de l'or.
- Et pourquoi cela, s'écria naïvement Orsini , puisque tu sais tant de choses ?
- Parce que l'homme ne peut et ne pourra jamais faire que des matières composées et secondaires, tandis que l'or est un corps simple, une matière primitive ; personne n'a jamais fait, personne ne fera jamais de l'or ; il faut, pour faire de l'or, Dieu, la terre et le soleil !
- Oh ! que dis-tu donc là, mauvais prophète ? dit Napoleone Orsini tout désappointé, on ne peut pas faire de l'or ?
- On ne le peut pas, répondit le voyageur.
- Tu te trompes ! s'écria Orsini , comme s'il ne voulait pas renoncer absolument à un espoir longtemps caressé.
- Je ne me trompe pas, reprit froidement le voyageur.
- Ainsi tu dis qu'on ne peut pas faire de l'or ?
- On ne peut pas faire de l'or, répéta l'inconnu : mais ce qui revient à peu près au même, on peut découvrir celui qui a été enterré.
Le jeune capitaine tressaillit.
- Ah ! tu crois cela ! s'écria-t-il en saisissant vivement l'inconnu par les bras ; eh bien, sais-tu ce que l'on prétend ?
Le voyageur regarda Orsini mais resta muet.
- On prétend, continua Orsini , qu'il y a des trésors enterrés dans cette forteresse.
Le voyageur demeura pensif ; puis, après un instant, se parlant à lui-même comme il avait déjà fait, et comme cela paraissait être son habitude :
- Chose étrange ! dit-il, Hérodote raconte que, chez les anciens Ethiopiens, il y a un grand nombre de trésors enfouis, et que ce sont les griffons qui gardent cet or ; il indique aussi le suc d'une plante dont on n'a qu'à se frotter les yeux pour que ces griffons deviennent visibles, et pour que l'on sache, par conséquent, les endroits où ces trésors sont enterrés...
- Oh ! dit Orsini tout frémissant d'impatience, aurais-tu rapporté du suc de cette plante ?
- Moi ?
- N'as-tu pas dit que tu avais beaucoup voyagé ?
- J'ai beaucoup voyagé, c'est vrai, et peut-être, dans mes voyages, ai-je bien des fois foulé aux pieds cette plante sans songer à frotter mes yeux de la liqueur qui coulait sous mes sandales.
- Oh ! murmura Orsini en jetant sa casquette sur la table, et en prenant ses cheveux à pleines mains.
- Mais, continua le voyageur, je vous dois quelque chose en échange de votre hospitalité, et, si vous voulez me suivre, je vais vous dire l'histoire de ce tombeau dont vous avez fait une forteresse, et de cette villa impériale dont vous avez fait un château guelfe.
Orsini ne répondit que par un signe de dédain.
- Ecoutez toujours, dit le voyageur : qui sait si vous ne trouverez pas, au milieu de cette histoire, quelque fil rompu qui pourra vous guider dans ces fouilles que vous faites exécuter, quand vous venez vous enfermer ici sous le prétexte de surveiller votre ennemi Prospero Colonna ?
- Oh ! alors, s'écria Orsini , raconte ! raconte !
- Suivez-moi, dit l'inconnu ; il faut que le récit que j'ai à vous faire domine les lieux dont j'ai à vous entretenir.
Et, marchant le premier sans qu'il eût besoin de guide, et comme s'il eut connu l'intérieur de la forteresse aussi bien que son propriétaire, il descendit dans la cour, ouvrit une poterne, s'avança vers cette masse de marbre qui formait le centre des constructions antiques et modernes, et qui, par sa forme circulaire, avait fait donner à l'ensemble tout entier le nom de Casa Rotondo.
Ce tombeau venait d'être tout nouvellement éventré, et des urnes brisées gisaient à terre à côté des cendres qu'elles avaient contenues, seuls restes de ce qui peut-être avait été un grand philosophe, un grand général ou un grand empereur.
Ces restes épars indiquaient le désappointement des explorateurs sacrilèges, qui avaient cru trouver des monceaux d'or, et qui n'avaient trouvé que quelques pincées de cendre.
Le voyageur passa près de ces cendres répandues, près de ces urnes brisées, près de ce sépulcre éventré, sans paraître faire plus d'attention à ces nouvelles fouilles et à ces nouveaux débris qu'il n'en avait fait aux premiers, et, prenant l'escalier circulaire qui rampait à ses flancs, il se trouva en un instant au sommet du gigantesque tombeau.
Napoleone Orsini suivait son hôte en silence et avec un étonnement et une curiosité qui ressemblaient à du respect.
Le sommet du monument, protégé par un parapet de trois pieds de hauteur, construction moderne superposée au sépulcre antique, découpée en créneaux guelfes et enfermant une terrasse plantée de magnifiques oliviers, – de sorte que, comme la reine Sémiramis, Orsini avait aussi son jardin suspendu, – le sommet du monument, disons nous, véritable montagne de marbre, dominait tous les environs. De là, on voyait non seulement au-dessous de soi et autour de soi les constructions dépendantes de cette espèce de tour seigneuriale consacrée à la mort, cette grande suzeraine du genre humain, mais encore, – au premier plan, en se tournant du côté de Rome, l'église de Santa-Maria- Nuova avec son clocher rouge et ses fortifications de briques ; – au second plan, le tombeau de Cécilia Métella, sur l'authenticité duquel il n'y avait pas à se tromper, la plaque de marbre qui porte son nom, et qu'y scella la main avare de Crassus, n'ayant jamais été descellée même par les ongles d'acier du temps ; – au troisième plan, la forteresse des Frangipani, grande famille qui a tiré son nom des pains innombrables qu'elle brisait en faisant l'aumône à ses clients, et qui possédait en outre non seulement l'arc de triomphe de Drusus, mais encore les arcs de triomphe de Constantin et de Titus, sur lesquels elle a posé des bastions, comme sur le dos des éléphants les rois de l'Inde posent des tours ; – enfin dans le lointain, la porte Appia, encadrée dans la muraille Aurélienne, et surmontée des remparts de Bélisaire.
Les intervalles compris entre ces grands points de repère étaient remplis par des tombeaux en ruine au milieu desquels s'agitait, avec l'activité de la misère, toute une population de vagabonds, de mendiants, de bohémiens, de jongleurs, de courtisanes à soldats, qui, repoussée de la ville comme l'écume que le vase rejette par-dessus ses bords était venue demander aux morts une hospitalité que lui refusaient les vivants.
Tout cela formait un spectacle bien digne d'exciter la curiosité, et, cependant, celui qui paraît destiné à devenir le héros principal de cette histoire ne daigna arrêter son regard sur aucun objet en particulier, et, après avoir laissé errer sur tout cet ensemble un coup d'oeil vague :
- Monseigneur, dit-il, vous voulez donc savoir l'histoire de ce tombeau, de cette villa, de ces ruines ?
- Mais, sans doute, mon hôte, répondit Orsini ; car il me semble que vous m'avez promis...
- Oui, c'est vrai... qu'il y aurait peut-être un trésor au fond de cette histoire. Alors, écoutez donc.
Le jeune capitaine, afin, sans doute, que le récit qu'il allait entendre fût plus complet, montra au voyageur un torse de statue, débris gigantesque qui servait de banc aux soldats lorsque au soleil couchant, les plus vieux et les plus aguerris racontaient aux nouveaux venus dans leurs rangs les guerres de la république florentine et du royaume de Naples.
Mais l'inconnu se contenta de s'adosser au parapet, et, son bâton de bois de laurier entre ses deux jambes, ses deux mains croisées sur le haut de son bâton, sa belle tête rêveuse appuyée sur ses deux mains, il commença l'histoire si impatiemment attendue de son auditeur avec cette facilité d'élocution qui lui était naturelle, et cet accent railleur dont il ne pouvait se défendre.
- Vous avez entendu raconter, n'est-ce pas, monseigneur, dit-il, qu'il existait autrefois à Rome... il y a de cela quelque chose comme seize cents ans... deux hommes, l'un né de paysans obscurs du village d'Arpinum, je crois, et qui se nommait Caïus Marius ; l'autre né d'une des plus vieilles familles patriciennes, et qui se nommait Cornélius Sylla ?
Napoleone fit un signe de tête qui voulait dire que ces deux noms ne lui étaient pas absolument inconnus.
- De ces deux hommes, continua l'étranger, l'un, Caïus Marius, représentait le parti populaire ; l'autre, Cornélius Sylla, représentait le parti aristocratique. C'était l'époque des luttes gigantesques, on ne se battait pas, comme aujourd'hui, homme contre homme, escouade contre escouade compagnie contre compagnie, non ; un monde faisait la guerre à l'autre, un peuple se ruait sur un autre peuple. Or, deux peuples, les Cimbres et les Teutons, un million d'hommes à peu près, se ruaient contre le peuple romain. Ils venaient on ne savait d'où ; de pays que personne n'avait encore parcourus, de rivages contre lesquels venaient battre des mers qui n'étaient pas encore nommées. Ces peuples, c'était l'avant-garde des nations barbares ; ces hommes, c'étaient les précurseurs d'Attila, d'Alaric, de Genséric. – Marius marcha contre eux, et les anéantit : hommes, femmes, enfants, vieillards, il tua tout ; il tua jusqu'aux chiens qui défendaient les cadavres de leurs maîtres ; il tua jusqu'aux chevaux, qui ne voulaient pas se laisser monter par de nouveaux cavaliers ; il tua jusqu'aux boeufs, qui ne voulaient pas traîner les chars des vainqueurs ! Cette boucherie terminée, il fut décrété par le Sénat que Marius avait bien mérité de la patrie, et il reçut le titre de troisième fondateur de Rome. Tant d'honneurs rendirent Sylla jaloux : il résolut de détruire Marius. La lutte entre les deux rivaux dura dix ans. Rome fut prise deux fois par Sylla, deux fois reprise par Marius. Chaque fois que Marius rentrait dans Rome, il faisait égorger les partisans de Sylla ; chaque fois que Sylla y rentrait à son tour, il faisait étrangler les partisans de Marius. On calcula que ce qu'il y avait eu de sang versé, pendant ces dix ans, aurait pu mettre à flot, dans la naumachie d'Auguste laquelle avait deux mille pieds de long sur douze cents de large et quarante de profondeur, les trente vaisseaux à rostres qui étaient montés par trente mille combattants sans compter les rameurs, et qui représentaient la bataille de Salamine. Enfin, Marius succomba le premier ; il est vrai que c'était le plus vieux, qu'il avait des varices aux jambes et le cou très court. Le sang l'étouffa : c'était bien justice ! Alors, Sylla reprit Rome pour la troisième fois et, cette troisième fois-là, comme il était seul, il proscrivit tout à son aise, y mettant du temps et du choix. On commençait, d'ailleurs, à en avoir assez de la manière de tuer de Marius ; il étranglait dans les prisons, – la Mamertine est sourde ! on n'entendait même pas les cris des patients ; cela ennuyait le peuple. Sylla faisait mieux : il tranchait les têtes en public ; il précipitait les proscrits du haut des terrasses de leurs maisons : il poignardait les fugitifs dans la rue, Le peuple ne s'apercevait pas que c'étaient ses partisans que l'on traitait ainsi, et criait : « Vive Sylla ! » Au nombre des proscrits était un tout jeune homme, neveu de Marius ; mais ce n'était point pour cette parenté qu'il était proscrit. Il était proscrit pour s'être marié à dix-sept ans, et avoir refusé de répudier sa femme malgré l'ordre du dictateur. Ce jeune homme était beau, riche, noble surtout ; bien autrement, noble, ma foi !que Sylla : par son père, il descendait de Vénus, c'est-à-dire des dieux de la Grèce, par sa mère d'Ancus Martius, c'est-à-dire des rois de Rome ! – Ce jeune homme s'appelait Julius César. – Aussi Sylla tenait-il fort à le faire mourir. On le cherchait partout, sa tête était mise à prix à dix millions de sesterces : ce que voyant César, au lieu de se sauver chez un de ses amis riches, il se sauva chez un pauvre paysan à qui il avait donné une chaumière et un petit jardin, et qui ne voulut pas au prix d'une trahison, changer ce petit jardin et cette chaumière contre un grand jardin et un palais. – Pendant ce temps, tout le monde intercédait pour le jeune proscrit, peuple et noblesse, les chevaliers, les sénateurs, tout le monde, enfin, jusqu'aux vestales. On aimait beaucoup ce charmant jeune homme, qui, à vingt ans, avait déjà trente millions de dettes, et à qui Crassus..., – tenez, monseigneur, celui qui a fait bâtir ce beau tombeau à sa femme.
Et le voyageur étendit son bâton dans la direction du monument de Cécilia Métella, puis il reprit :
- Et à qui Crassus, le plus avare des hommes, prêta quinze millions, afin qu'il se débarrassât des créanciers qui lui barraient la rue, et l'empêchaient de partir pour la préture d'Espagne, d'où il revint avec quarante millions toutes ses dettes payées... Mais Sylla tenait bon : il voulait absolument que César mourût. Au reste, peu lui importait de quelle manière, pourvu qu'il mourût ; ce qu'il demandait, c'était sa tête, pas autre chose. Enfin, vint à son tour un de ses amis qui, autrefois, du temps que Sylla était proscrit lui- même, lui avait rendu un grand service, sauvé la vie peut-être. A cet ami, Sylla avait promis de ne pas refuser la première demande qu'il lui adresserait si jamais il arrivait au pouvoir. L'ami lui demanda la vie de César. « Je vous la donne, puisque vous le voulez absolument, dit Sylla en haussant les épaules ; mais, je me trompe fort, ou, dans ce jeune efféminé à la tunique lâche, aux cheveux parfumés, et qui se gratte la tête du bout de l'ongle, vous aurez plus d'un Marius ! » Sylla, qui mourut de la lèpre, comprenait mal qu'on ne se grattât point franchement et à pleines mains. Maintenant, cet homme qui sauva la vie du futur vainqueur de Vercingétorix, de Pharnace, de Juba, de Caton d'Utique, se nommait Aurélius Cotta, et nous sommes sur son tombeau.
- Comment ! s'écria Napoleone Orsini , ce tombeau est celui d'un simple particulier ?
- Pas tout à tout à fait, vous allez voir... Vous avez remarqué monseigneur, ce nom d'Aurélius ? il indique un ancêtre de cette grande famille Aurélia que l'empereur Antonin conduisit sur le trône par l'adoption de Marc- Aurèle. Aurélius Cotta avait fait bâtir ce tombeau en pierre. Marc-Aurèle le fit revêtir de marbre, y transporta les cendres de sa famille, et ordonna que les siennes et celles de son successeur y fussent déposées. Il en résulte donc, monseigneur, que ce tombeau que vous avez ouvert, ces urnes que vous avez brisées, ces cendres que vous avez répandues, et que chaque bouffée de vent éparpille sur la terre du vieux Latium, c'est le tombeau, ce sont les urnes, ce sont les cendres du sénateur Aurélius Cotta, du noble Annius Verus, du divin Marc-Aurèle et de l'infâme Commode !
Le jeune capitaine passa la main sur son front couvert de sueur. Etait-ce remords de son sacrilège ? était-ce impatience de ce que le narrateur inconnu n'arrivait pas assez vite à ce qu'il désirait ?
S'il était resté sur ce point un doute à celui-ci, ce doute fut bien vite dissipé.
- Mais, dit Napoleone Orsini , je ne vois pas, mon hôte, que dans tout cela, il soit le moins du monde question d'un trésor.
- Attendez donc, monseigneur, dit l'inconnu ; ce n'est pas sous les bons princes que l'on cache l'argent ; mais Commode va venir... patience ! – Il débuta bien, ce petit-fils de Trajan, ce fils de Marc-Aurèle ; à l'âge de douze ans, trouvant son bain trop chaud, il ordonna qu'on mit au four l'esclave qui l'avait fait chauffer, et, quoique le bain eût été refroidi et amené à point, il ne voulut le prendre que lorsque l'esclave fut cuit ! Le caractère fantasque du jeune empereur ne fit, au reste, que croître du côté de la férocité ; il en résulta beaucoup de conspirations contre lui, et, entre autres, celle des deux Quintilien... – tenez, monseigneur, ceux-là mêmes à qui appartenait cette magnifique villa dont vous avez fait vos appartements.
Et l'inconnu, comme il avait fait pour le tombeau de Cécilia Métella, montra de son bâton les différents restes encore admirablement conservés, sinon dans leur ensemble du moins par portions, de ce qui avait été autrefois la villa des deux frères.
Napoleone Orsini fit à la fois un signe de la tête et de la main ; le signe de la tête voulait dire : « J'ai compris ; » le signe de la main voulait dire : « Continuez. ».
Le voyageur continua :
- Il s'agissait tout simplement d'assassiner Commode. Commode passait la moitié de sa vie au cirque ; il était très adroit : il avait appris d'un Parthe à tirer de l'arc et d'un Maure à lancer le javelot. Un jour, dans le cirque, à l'extrémité opposée à celle où se trouvait l'empereur, une panthère s'était saisie d'un homme, et. s'apprêtait à le dévorer. Commode prit son arc, et lança une flèche si bien ajustée, qu'il tua la panthère sans toucher l'homme. Un autre jour, voyant que l'amour du peuple commençait à se refroidir à son endroit, il fit proclamer dans Rome qu'il abattrait cent lions avec cent javelots. Le cirque regorgeait de spectateurs, comme vous le pensez bien. On lui apporta dans sa loge impériale cent javelots ; on fit entrer dans le cirque cent lions. Commode lança les cent javelots, et tua les cent lions ! Hérodien dépose du fait : il y était il l'a vu. En outre, l'empereur avait six pieds et demi de haut, et était très fort : d'un coup de bâton, il cassait la jambe d'un cheval ; d'un coup de poing, il abattait un boeuf. Voyant une fois un homme d'une énorme corpulence, il l'appela, et, tirant son épée, il le trancha en deux d'un seul coup ! Voilà pourquoi il se fit représenter une massue à la main, et, au lieu de se faire appeler Commode, fils de Marc- Aurèle, il se fit appeler Hercule, fils de Jupiter. – Ce n'était ni rassurant ni facile de conspirer contre un pareil homme ; cependant, poussés par Lucilla, sa belle-soeur, les deux frères Quintilien s'y décidèrent. Seulement, ils prirent leurs précautions : ils enterrèrent tout ce qu'ils avaient d'or et d'argent monnayé, tout ce qu'ils avaient de bijoux et de pierreries... – Ah ! monseigneur, nous y voici enfin ! – Puis ils préparèrent des chevaux pour fuir s'ils manquaient leur coup, et attendirent l'empereur sous une voûte sombre, passage étroit qui conduisait du palais à l'amphithéâtre. La fortune parut d'abord servir les conspirateurs. Commode parut à peine accompagné : ils l'entourèrent aussitôt ; un des deux Quintilien se jeta sur lui en le frappant d'un coup de poignard, et en lui disant : « Tiens, César, voilà ce que je t'apporte de la part du Sénat. » Alors, sous cette voûte obscure, dans cet étroit passage, eut lieu une effroyable lutte. Commode n'était que légèrement blessé ; les coups qu'on lui portait l'ébranlaient à peine ; chacun de ses coups, à lui, tuait un homme. Enfin, il parvint à saisir celui des deux Quintilien qui l'avait frappé, serra autour de son cou le noeud de ses doigts de fer, et l'étrangla ! En mourant, ce Quintilien, qui était l'aîné, cria à son frère : « Sauve-toi, Quadratus ! tout est perdu ! » Quintilien se sauva, sauta sur un cheval, et partit ventre à terre. Les soldats se mirent aussitôt à sa poursuite. La course fut rapide et acharnée : il s'agissait de la vie pour celui qui fuyait, d'une récompense énorme pour ceux qui poursuivaient. Cependant, les soldats finirent par gagner sur Quintilien ; par bonheur, celui-ci avait tout prévu et s'était ménagé une ressource, ressource étrange, mais à laquelle il faut croire, puisque Dion Cassius la raconte ainsi : « Le fugitif avait, dans une petite outre, du sang de lièvre, seul animal parmi tous les animaux, même l'homme, dont le sang se conserve sans se figer ni se décomposer. Il prit de ce sang tout ce que sa bouche en pouvait contenir, et se laissa tomber de cheval comme par accident. Quand les soldats arrivèrent à lui, ils le trouvèrent étendu sur le chemin et vomissant le sang à flots. Alors, le regardant comme mort et bien mort, ils le dépouillèrent de ses vêtements, laissèrent le faux cadavre sur la place et revinrent dire à Commode que son ennemi s'était tué et comment il s'était tué. » Pendant ce temps, comme vous l'imaginez bien, monseigneur, Quintilien se relevait et fuyait...
- Sans prendre le temps de revenir chercher son trésor ? interrompit Napoleone Orsini .
- Sans prendre le temps de revenir chercher son trésor ? répéta le narrateur.
- Alors, reprit le jeune capitaine, les yeux brillants de joie, le trésor est toujours ici ?
- C'est ce que nous allons voir, dit l'inconnu ; tant il y a que Quintilien disparut.
Napoleone Orsini respira, et un sourire commença de rayonner sur ses lèvres.
- Dix ans après, continua le voyageur, le monde respirait sous Septime Sévère. Commode était mort empoisonné par Marcia, sa maîtresse favorite, et étranglé par Narcisse, son athlète préféré. Pertinax s'était emparé de l'empire, et se l'était laissé reprendre six mois après avec la vie. Didius Julianus avait, alors, acheté Rome et le monde par-dessus le marché ; mais Rome n'était pas encore accoutumée à être vendue ; – elle s'y habitua depuis ! – Pour cette fois donc, elle se révolta : il est vrai que l'acquéreur avait oublié de payer. Septime Sévère profita de la révolte, fit tuer Didius Julianus et monta sur le trône... Or, comme je l'ai dit, entre Commode et Caracalla, le monde respira un instant. Alors, le bruit se répandit dans Rome que Quintilien venait de reparaître...
- Oh ! fit Napoleone Orsini en fronçant le sourcil.
- Attendez donc, monseigneur, l'histoire est curieuse, et vaut que vous l'écoutiez jusqu'au bout...
En effet, un homme de l'âge que devait avoir Quintilien, se donnant pour Quintilien, et que tout le monde reconnaissait à son visage comme étant Quintilien, cet homme rentra dans Rome, racontant d'une manière spécieuse sa fuite, son absence, son retour ; puis, lorsqu'il n'y eut plus de doute sur son identité, il réclama de l'empereur Septime Sévère les biens que l'empereur Commode avait confisqués sur lui et son frère. La chose parut on ne peut plus juste à l'empereur ; seulement, il voulut voir ce Quintilien, qu'il avait connu autrefois, et s'assurer que le ressuscité avait bien réellement droit à l'héritage qu'il réclamait. Quintilien se présenta devant l'empereur. S'il fallait en juger par l'aspect, c'était bien l'homme que l'empereur avait connu. « Bonjour, Quintilien ! » lui dit-il alors en langue grecque. Quintilien rougit, balbutia, essaya de répondre, mais ne fit qu'articuler des mots sans signification et qui n'appartenaient à aucune langue. Quintilien ne savait pas le grec ! L'étonnement de l'empereur fut profond ; il avait autrefois, – et il s'en souvenait parfaitement, – parlé cette langue avec Quintilien. « Seigneur, excusez-moi, dit enfin le proscrit ; mais je m'étais réfugié chez les nations barbares, et j'ai si longtemps vécu au milieu d'elles, qu'il n'est pas étonnant que j'aie oublié la langue d'Homère et de Démosthène. – N'importe, répondit l'empereur, cela ne m'empêchera pas de te donner la main comme à un vieil ami. » Et il tendit sa main impériale à Quintilien, qui n'osa lui refuser la sienne ; mais à peine Septime Sévére eut-il touché la main du proscrit : « Oh ! oh ! dit-il, qu'est-ce que cela ? voici une main qui ressemble fort à celle de ces hommes du peuple à qui Scipion Nasica demandait : « Dites donc, amis, est-ce que vous marchez sur les mains ? » Puis, prenant un air grave : « Cette main n'est point une main de patricien, c'est une main d'esclave, dit l'empereur ; vous n'êtes point Quintilien !... Mais avouez tout, confessez qui vous êtes, et il ne vous sera rien fait. » Le pauvre homme tomba aussitôt aux pieds de l'empereur et avoua tout ; c'est-à-dire qu'il n'était pas noble, qu'il n'était pas patricien ; que non seulement il n'était pas Quintilien, mais encore qu'il ne le connaissait pas, ne l'ayant jamais vu ; que, bien plus, il ignorait même qu'il existât un homme de ce nom, quand, un jour, dans une ville de l'Etrurie, où il était allé fixer sa demeure, Un sénateur l'avait rencontré et l'avait salué du nom de Quintilien et du titre d'ami ; puis, un autre, un second en avait fait autant. et, un autre jour enfin, un troisième. A ces trois premiers, il avait dit la vérité : mais, comme ils insistaient ne voulant pas le croire et disant, d'ailleurs, qu'il n'avait plus rien à craindre pour sa vie, Septime Sévère régnant, qu'il pouvait revenir à Rome et réclamer ses biens, ces derniers mots l'avaient déterminé : il avait déclaré alors qu'il était bien véritablement Quintilien ; il avait forgé une histoire expliquant sa fuite et son absence ; il était venu à Rome, où tout le monde l'avait reconnu, même l'empereur, et, grâce à cette ressemblance avec le vrai Quintilien, le faux Quintilien allait entrer en possession d'une immense fortune, quand l'ignorance où il était du grec avait tout dévoilé. La sincérité de l'aveu toucha Septime Sévère, qui pardonna, comme il l'avait promis, au faux Quintilien, et lui fit même une petite rente viagère de dix à douze mille sesterces, mais qui garda la villa des deux frères... Voilà, monseigneur, dit en s'inclinant l'inconnu, l'histoire que j'avais à vous raconter.
- Mais, dit Napoleone Orsini , qui ne se laissait distraire par rien de sa préoccupation, le trésor, le trésor ?
- Quintilien l'avait enterré sous la dernière marche d'un escalier, à l'extrémité d'un corridor, et il avait écrit sur la pierre qui le recouvrait cette épitaphe grecque :
«3
Euqa ceitai h yuch tou cosmou.
Ici est renfermée l'âme du monde.
 
C'était une précaution prise pour le cas où il ne pourrait venir chercher ce trésor lui-même, et où il serait forcé de le faire prendre par quelque ami.
- Et, ce trésor, demanda Napoleone Orsini , est-il toujours à l'endroit où il a été enterré ?
- C'est probable..
- Et tu connais l'endroit ?
L'inconnu leva les yeux vers le point du ciel où était le soleil.
- Monseigneur, dit-il, il est onze heures du matin ; j'ai encore six milles à faire ; je serai bien certainement retardé en route, et cependant, je dois être à trois heures sur la place Saint-Pierre pour prendre ma part de la bénédiction pontificale.
- Cela ne te retardera pas beaucoup de m'indiquer où est le trésor.
- Faites-moi l'honneur de me conduire jusqu'à l'extrémité de vos domaines, monseigneur, et peut-être, grâce au chemin que je vais vous faire prendre, rencontrerons-nous sur notre route ce que vous désirez.
- Allons, indique-moi la route, dit Orsini , et je te suis. Et, comme le voyageur reprenait le chemin par où il était venu, il le suivit avec un empressement qu'avait peine à satisfaire, si rapide qu'elle fût, la marche de l'étrange voyageur.
En passant devant les décombres arrachés au tombeau des Auréliens, l'inconnu montra à Napoleone Orsini une torche éteinte qui avait servi à explorer l'intérieur au colombarium. Le capitaine comprit le signe avec la prompte intelligence de la cupidité, et ramassa la torche.
Une pince de fer gisait au milieu des débris de pierre et des fragments de marbre : le voyageur s'en empara et continua sa route.
A un four où l'on cuisait le pain des soldats. Orsini alluma sa torche.
A travers les appartements de la villa, dont la topographie, d'ailleurs, paraissait lui être parfaitement familière, le voyageur marcha droit à un escalier de marbre qui conduisait à une salle de bain dans le goût de celles que nous voyons aujourd'hui encore à Pompéi.
C'était une salle souterraine formant un carré long, et éclairée seulement par deux soupiraux obstrués d'herbes et de ronces. Cette salle était divisée en panneaux de marbre de six pieds de haut sur trois pieds de large ; chacun d'eux était entouré d'une moulure, et des têtes de nymphes taillées sur le modèle de la médaille de Syracuse ornaient le milieu de chaque panneau.
Au reste, depuis longtemps, cette salle de bain avait été distraite de sa destination primitive. Les canaux qui conduisaient l'eau avaient été rompus par les fouilles que l'on avait faites, par les fondations que l'on avait creusées, et les robinets avaient été arrachés par les soldats, qui avaient reconnu que, de cuivre ou de bronze, ces morceaux de métal n'étaient point tout à fait sans valeur.
Quant à la salle de bain elle-même, elle était devenue une espèce de succursale des caves, et l'on y renfermait, ou plutôt on y entassait les tonneaux vides.
Le voyageur s'arrêta une seconde sur la dernière marche de l'escalier, sonda l'étuve d'un regard, et se dirigea vers un panneau placé à droite de la porte. Arrivé là, il appuya l'extrémité de sa pince sur l'oeil de la nymphe formant le milieu du panneau, et, après un léger effort nécessité par la rouille qui s'était attachée au ressort, le panneau céda, et, tournant sur ses gonds, découvrit la sombre entrée d'un souterrain.
Orsini , qui, le coeur bondissant d'espoir, suivait chaque mouvement de l'inconnu, voulut se précipiter à travers l'escalier, dont on apercevait les marches supérieures ; mais son compagnon l'arrêta.
- Attendez, dit-il, il y a quelque chose comme douze cents ans que cette porte n'a été ouverte : laissez le temps à l'air mort d'en sortir, et à l'air vivant d'y entrer ; sans quoi, la flamme de votre torche s'y éteindrait toute seule, et vous-même n'y sauriez pas respirer.
Tous deux restèrent sur le seuil ; mais l'impatience du jeune capitaine était telle, qu'il insista bientôt pour entrer, au risque de ce qui pourrait advenir.
Alors, le voyageur lui passa la pince, prit la torche pour éclairer le chemin dans lequel il allait lui servir de guide, et descendit les dix marches qui conduisaient au fond du souterrain ; mais Napoleone Orsini eut à peine descendu le quatrième degré, qu'il fut, obligé de s'arrêter : cet air de sépulcre n'était pas respirable pour les vivants.
Le voyageur s'aperçut que son compagnon chancelait.
- Attendez ici, monseigneur, dit-il, je vais vous frayer le chemin ; tout à l'heure vous me rejoindrez.
Napoleone Orsini voulut répondre affirmativement, mais il ne put trouver de voix. C'était bien là cet air dont parle Dante, si épais, qu'il étouffe jusqu'aux plaintes des damnés et tue les reptiles les plus impurs.
Le jeune homme monta deux marches pour se remettre en contact avec l'air extérieur, et de plus en plus étonné. il suivit du regard, au milieu de cet air épais et de cette méphitique obscurité, cet homme qui paraissait fait d'une autre chair que les autres hommes, et n'être soumis ni aux mêmes faiblesses, ni aux mêmes besoins qu'eux.
Pendant l'espace de cent pas à peu près ; il vit la torche s'éloigner, diminuant de clarté, diminuant de flamme, ne projetant aucune lumière sur les murs, n'éclairant ni la voûte suspendue sur la tête de l'inconnu, ni les dalles sur lesquelles il marchait ; puis il lui sembla que la lumière, devenue un point presque imperceptible, s'élevait peu à peu, ce qui indiquait que le souterrain était franchi, et que le voyageur montait un escalier parallèle à celui au haut duquel lui-même attendait.
Tout à coup, une grande clarté envahit l'extrémité opposée du souterrain, et un souffle de vie entra dans le corridor humide et sombre en chassant, pour ainsi dire, la mort devant lui.
Napoleone Orsini crut sentir passer la noire déesse : il lui sembla qu'en fuyant, elle l'effleurait de ses ailes.
Dès lors, il comprit qu'il pouvait rejoindre son compagnon.
Tout frissonnant encore, il descendit les degrés visqueux, et s'engagea dans le souterrain.
Le voyageur l'attendait à l'autre extrémité, un de ses pieds posé sur la première marche, l'autre sur la troisième.
Il éclairait de sa torche renversée une pierre sur laquelle on lisait distinctement ces six mots grecs : «3Enqa ceitai h yuch tou cosmou, qu'il avait annoncés comme signalant le gisement du trésor.
La lumière qui ruisselait le long des marches supérieures venait de l'ouverture que le voyageur avait pratiquée en soulevant de ses puissantes épaules une des dalles donnant sur le chemin de ronde.
- Et, maintenant, monseigneur, dit l'inconnu, voici la pierre, voici la pince, voici la torche... Je vous remercie de votre hospitalité. Adieu.
- Comment ! s'écria Napoleone Orsini avec étonnement, n'attends-tu pas que j'aie déterré le trésor ?
- Pour quoi faire ?
- Pour en prendre ta part.
Un sourire passa sur les lèvres de l'inconnu.
- Je suis pressé, monseigneur, dit-il. Je dois être à trois heures sur la place Saint-Pierre pour y recevoir ma part d'un trésor bien autrement précieux que celui que je vous abandonne.
- Laisse-moi, du moins, te donner une escorte qui t'accompagne jusque dans la ville.
- Monseigneur, répondit l'inconnu, de même que j'ai fait voeu de ne boire que de l'eau, de ne manger que du pain, de ne prendre ma nourriture que debout, j'ai fait voeu de ne voyager que seul. Adieu, monseigneur et, si vous croyez me devoir quelque chose, priez pour le plus grand pécheur qui ait jamais imploré la miséricorde divine !
Et, remettant la torche à la main de son hôte, le mystérieux inconnu monta les degrés qu'il lui restait encore à franchir, s'éloigna à travers les ruines de ce pas rapide et régulier qui lui était habituel, et, longeant la muraille intérieure de la villa de Quintilien, il sortit par la porte opposée à celle qui lui avait donné entrée, et se retrouva de nouveau sur la voie antique. "
 

 

 

 

 

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Alexandre Dumas
Une Année à Florence (1841)
Chapitre "Le Palais-Vieux"

 
Présentation du roman Une Année à Florence : Bibliothèque Dumas, l'oeuvre d'Alexandre Dumas en ligne


Index des noms : Albizzi; Ammanato; André Orcagna; Andrea del Sarto; Antonio di Banco; Arnolfo di Lapo; Auguste; Baccio Bandinelli; Bacio de Monte Lupo; Béatrix de Ménessès; Benedetto Varchi; Benvenuto Cellini; Bernard Buontalenti; Bianca Capello; Boccace; Boniface VIII; Brunelleschi; Catherine de Médicis; César d'Este; César Petrucci; Charles d'Anjou; Charles VIII; Charles IX; Charles-Quint; Cigoli; Clément VII, Clément XII; Cosme Ier; Cosme l'Ancien; Cronaca; Dante; Donatello; Duc d'Alexandre; Eléonore de Tolède (épouse de Cosme Ier, 7 enfants: François, Ferdinand, Pierre, Jean, Garcias, Marie, Lucrèce, Isabelle*, Virginie); Ferdinand Ier; Flaminius Vaca; François Ier; François de San-Gallo; François Ferruci de Fiesole; François Gaci; François Ginori; Frescobaldi; Georges Vasari; Giovanni de Médicis; Giotto; Grégoire XIII; Henri IV; Henri VIII; Homère; Jean des bandes noires ou Jean de Médicis; Jean de Bologne; Jean de Médicis; Jules II, Laurent l'Ancien; Laurent de Médicis; Lelio Torello; Léon X; Ligozzi; Lorenzo Ghiberti; Lorenzino (Médicis); Louis XI; Lucrezia de Médicis; Machiavel; Malatesti; Marie de Médicis; Maria Salviati; Marquis de Pescaire; Michel-Ange; Nicolas d'Uzzano; Paolo Giordano Orsini (duc de Bracciano, mariage avec Isabelle de Médicis*); Pampaloni; Paul Jove; Passegnano; Paul III, Pazzi; Philippe II; Philippo de Nerli; Pie V; Pierre de Médicis; Pignatelli; Plutarque; Raphaël; Renaud; Salviati; Savonarole; Scipion Ammirato; Scribe; Simon de Fiesole; Taddeo Gaddi; Tibère; Torrentino; Tribolo; Troilo Orsini; Vincenzio Borghini.

 

Quoique la journée fût déjà assez avancée et que nos deux séances au Dôme et au palais Riccardi eussent été rudes, nous ne voulûmes pas rentrer sans avoir visité la place du Grand-Duc. J'en avais fort entendu parler, j'en avais vu des dessins, et je savais qu'elle offrait, plus qu'aucune autre au monde peut-être, la réunion des souvenirs de l'histoire et de l'art aux plus grandes époques de la république et du principal. En outre, on m'avait recommandé, pour ne rien perdre de son aspect grandiose, d'y arriver par une des rues qui débouchent en face du Palais-Vieux. Nous nous rappelâmes la recommandation. Nous reprîmes la rue Martelli et la place du Dôme, où, dans notre premier éblouissement, nous étions passés sans remarquer le Bigallo, ancien hospice des enfants trouvés, et les deux statues colossales de Pampaloni, représentant Arnolfo di Lapo, et Brunelleschi, les yeux fixés l'un sur son église, l'autre sur sa coupole. A la gauche du premier, entre lui et la maison de la confrérie de la Miséricorde, est la rue de la Morte, ainsi nommée de cette fameuse tradition qui a inspiré à Scribe son poème de Guido et Ginevra.

 
En quittant la place du Dôme, nous prîmes la rue des Calzajoli ; c'est à la fois une des rues les plus étroites et les plus historiques de Florence. Comme de tout temps elle a été peuplée d'artisans, comme elle conduit du Dôme au Palais-Vieux, comme enfin elle a à peine dix pieds de large, elle fut vingt fois le théâtre de ces luttes armées, si fréquentes sous la république. Aussi est-elle à Florence ce que la rue Vivienne est à Paris, c'est-à-dire le passage obligé de toute personne qui fait hors de son hôtel ou de son magasin cinq cents pas pour ses affaires ou son plaisir. Une chose miraculeuse, au reste, est de voir passer au trot les voitures, au milieu de cette foule qui se range sans pousser un seul murmure ; tant à Florence, comme nous l'avons dit, le peuple a l'habitude de céder le pas à tout ce qui lui paraît au dessus de lui. Mettez le même nombre de voitures et le même nombre de gens dans une rue pareille, aboutissant au Palais-Royal, aux Tuileries et à la Bourse, et il y aura par jour trois ou quatre personnes écrasées, et trente ou quarante cochers roués de coups.
 
J'ai habité Florence près de quinze mois, à différentes époques, et je n'y ai jamais vu ni un accident, ni une rixe.
 
Au bout de la rue des Calzajoli est la charmante petite église d'Or-San-Michele, ainsi nommée du jardin sur lequel elle est construite, Orto, et du saint auquel elle est consacrée. C'était autrefois un grenier à blé bâti par Arnolfo di Lapo, ce grand remueur de pierres ; mais ayant été endommagée par un incendie, et la république, voulant seconder l'inclination du peuple, qui avait une grande vénération pour une madone des plus miraculeuses, peinte sur bois, et clouée à l'un des piliers du portique, décréta que le grenier serait changé en église. Giotto fut chargé de la transformation ; il fit en conséquence le dessin de l'église actuelle, qui fut exécutée sous la direction de Taddeo Gaddi. Quant à l'image de la Vierge, André Orcagna, le peintre du Campo-Santo, l'architecte de la loge des Lanzi, fut chargé de lui construire un tabernacle digne d'elle.
 
L'homme était bien choisi comme poète, comme sculpteur et comme chrétien. Aussi tout ce qu'on peut faire avec une cire molle, avec une glaise obéissante, André Orcagna le fit avec du marbre. Il faut véritablement toucher ce chef-d'oeuvre pour s'assurer que ce n'est point quelque pâte imitatrice, mais bien un bloc de marbre évidé, fouillé, découpé avec une hardiesse, un caprice, une richesse dont on ne peut se faire une idée sans l'avoir vu. Aussi sort-on de là tellement ébloui, qu'à peine fait-on attention à deux groupes de marbre : l'un de Simon de Fiesole et l'autre de François de San-Gallo. Il y avait eu autrefois de magnifiques fresques, dont deux étaient d'Andrea del Sarto ; mais il serait inutile de les y chercher aujourd'hui. En 1770, elles ont été recouvertes de chaux.
 
L'extérieur de l'église, si on peut le dire, est tout hérissé de statues. Il y a un saint Eloi d'Antonio di Banco ; un saint Etienne, un saint Mathieu et un saint Jean-Baptiste de Lorenzo Ghiberti ; un saint Luc de Mino da Fiesole ; un autre saint Luc par Jean de Bologne ; un saint Jean évangéliste, par Bacio de Monte Lupo ; enfin un saint Pierre, un saint Marc et surtout un saint Georges de Donatello, à qui il aurait certes pu dire comme au ­uccone : Parle, parle, s'il n'eût été facile de voir, à la mine hautaine de ce vainqueur de dragons, qu'il était trop fier pour obéir à un ordre, cet ordre lui fût-il donné par son créateur.
 
Si grande que fût l'idée que je m'étais faite d'avance de la place du Palais- Vieux, la réalité fut, si je dois l'avouer, encore plus grande qu'elle : en voyant cette masse de pierres si puissamment enracinée au sol, surmontée de sa tour qui menace le ciel comme le bras d'un Titan, la vieille Florence tout entière, avec ses Guelfes, ses Gibelins, sa balle, ses prieurs, sa seigneurie, ses corps de métiers, ses condottieri, son peuple turbulent et son aristocratie hautaine, m'apparut comme si j'allais assister à l'exil de Cosme l'Ancien, ou au supplice de Salviati. En effet, quatre siècles d'histoire et d'art sont là à droite, à gauche, devant, derrière, vous enveloppant de tous côtés, et parlant à la fois avec les pierres, le marbre et le bronze, des Nicolas d'Uzzano, des Orcagna, des Renaud, des Albizzi, des Donatello, des Pazzi, des Raphaël, des Laurent de Médicis, des Flaminius Vacca, des Savonarole, des Jean de Bologne, des Cosme Ier et des Michel-Ange.
 
Qu'on cherche dans le monde entier une place qui réunisse de pareils noms, sans compter ceux que j'oublie ! et j'en oublie comme Baccio Bandinelli, comme l'Ammanato, comme Benvenuto Cellini.
 
Je voudrais bien mettre un peu d'ordre dans ce magnifique chaos, et classer chronologiquement les grands hommes les grandes oeuvres et les grands souvenirs, mais c'est impossible. Il faut, quand on arrive sur cette place merveilleuse, aller où l'oeil vous mène, où l'instinct vous conduit.
 
Ce qui s'empare tout d'abord de l'artiste, du poète ou de l'archéologue, c'est le sombre Palazzo-Vecchio, encore tout blasonné des vieilles armoiries de la république, parmi lesquelles brillent sur l'azur, comme des étoiles au ciel, ces fleurs de lis sans nombre semées sur la route de Naples par Charles d'Anjou.
 
A peine Florence fut-elle libre, qu'elle voulut avoir son hôtel de ville pour loger un magistrat, et son beffroi pour appeler le peuple. Qu'une commune se constitue dans le Nord, ou qu'une république s'établisse dans le Midi, le désir d'un hôtel de ville et d'un beffroi est toujours le premier acte de sa volonté, et la satisfaction de ce désir la première preuve de son existence.
 
Aussi, dès 1298, c'est-à-dire 16 ans à peine après que les Florentins avaient conquis leur constitution, Arnolfo di Lapo reçut de la seigneurie l'ordre de lui bâtir un palais.
 
Arnolfo di Lapo avait visité le terrain qu'on lui réservait et avait fait son plan en conséquence. Mais au moment de jeter les fondements de son édifice, le peuple lui défendit à grands cris de poser une seule pierre sur la place où avait été située la maison de Farinata des Uberti. Arnolfo di Lapo fut forcé d'obéir à cette clameur populaire ; il repoussa son palais dans un coin, et laissa libre la place maudite. Aujourd'hui encore, ni pierres ni arbres n'y ont jeté leurs racines, et rien n'a poussé depuis plus de six siècles, là où la vengeance guelfe a passé la charrue et a semé le sel.
 
Ce palais était la résidence d'un gonfalonier et de huit prieurs, deux pour chaque quartier de la ville : leur charge durait soixante jours, et pendant ces soixante jours, ils vivaient ensemble, mangeant à la même table et ne pouvant sortir de cette résidence, c'est-à-dire qu'ils restaient à peu près prisonniers ; ils avaient chacun deux domestiques pour les servir, et tenaient à leurs ordres un notaire toujours prêt à écrire leurs délibérations, lequel mangeait avec eux et était prisonnier comme eux. En échange du sacrifice que chaque prieur faisait à la république de son temps et de sa liberté, il recevait dix livres par jour, à peu près sept francs de notre monnaie. La parcimonie privée se réglait alors sur l'économie publique, et le gouvernement se trouvait ainsi en état d'exécuter de grandes choses dans l'art et dans la guerre. De là lui était venu le surnom de la Magnifique République.
 
On entre dans le Palais-Vieux par une porte placée au tiers à peu près de sa façade, et l'on se trouve dans une petite cour carrée, entourée d'un portique soutenu par neuf colonnes d'architecture lombarde enjolivées d'applications. Au milieu de cette cour est une fontaine surmontée d'un Amour rococo, tenant un poisson et reposant sur un bassin de porphyre. A l'époque du mariage de Ferdinand, on orna ce portique de peintures à fresques représentant des villes d'Allemagne vues à vol d'oiseau.
 
Au premier étage, est la grande salle du Conseil, exécutée par les ordres de la république et sur les instances de Savonarole. Mille citoyens y pouvaient délibérer à l'aise. Cronaca en fit l'architecture, et il en pressa tellement la construction, que Savonarole avait l'habitude de dire que les anges lui avaient servi de maçons.
 
Cronaca avait raison de se hâter, car trois ans après, Savonarole devait mourir, et trente ans plus tard la république devait tomber.
 
Aussi, cette immense salle n'a-t-elle rien gardé de cette époque que sa forme première ; tous ses ornements appartiennent au principal, ses fresques et son plafond sont de Vasari ; ses tableaux sont de Cigoli, de Ligozzi, et de Passegnano, les statues sont de Michel-Ange, de Baccio Bandinelli, et de Jean de Bologne.
 
Le tout à la plus grande gloire de Cosme Ier.
 
C'est qu'en effet, Cosme Ier, est une de ces statues gigantesques que la main de l'histoire dresse comme une pyramide pour marquer la limite ou une ère finit et où une autre ère commence. Cosme Ier, c'est à la fois l'Auguste et le Tibère de la Toscane, et cela est d'autant plus exact, qu'à l'époque où Alexandre tomba sous le poignard de Lorenzo, Florence se trouva dans la même situation que Rome après la mort de César : « Il n'y avait plus de tyran, mais il n'y avait plus de liberté. »
 
Quittons un instant pierres, marbres et toiles, pour examiner tous les vices et toutes les vertus de l'humanité réunis dans un seul homme : l'étude est curieuse et vaut bien la peine qu'on s'y arrête un instant.
 
Cosme Ier naquit dans l'ancien palais Sarviati, devenu depuis palais Apparello, et au milieu de la cour duquel est encore aujourd'hui une statue de marbre, représentant le grand-duc en habit royal et la couronne sur la tête. Il descendait de Laurent l'Ancien, frère de Cosme le Père de la patrie, dont le rameau séparé à la deuxième génération, se divisa lui-même en branché aînée et en branche cadette ; c'était cette branche aînée dont était Lorenzino, c'était cette branche cadette dont fut Cosme.
 
Son père était ce fameux Giovanni, le plus célèbre peut-être de tous ces vaillants capitaines qui sillonnaient l'Italie au XVè et au XVIè siècle. Le jour anniversaire de sa naissance, il rêva qu'il lui voyait, tout endormi qu'il était dans son berceau, une couronne royale sur la tête. Ce rêve le frappa tellement, qu'en se réveillant il résolut de tenter Dieu pour savoir quels étaient ses desseins sur son fils. En conséquence, il ordonna à sa femme Maria Salviati, née de Lucrezia de Médicis, et par conséquent nièce de Léon X, de prendre l'enfant et de monter au second étage. Marie obéit, sans savoir de quoi il s'agissait : alors lui descendit dans la rue, appela sa femme, qui parut sur le balcon, et de là lui tendant les bras, il lui ordonna de lui jeter l'enfant. La pauvre mère frémit jusqu'au fond des entrailles, mais Giovanni renouvela l'ordre déjà donné, d'une voix si impérative qu'elle obéit en détournant la tête. L'enfant tomba du second étage et fut retenu dans les bras de son père.
 
- C'est bien, dit alors l'impassible condottiere, mon rêve ne m'a point trompé, et tu seras roi.
 
Alors il remonta et remit le petit Cosme à sa mère, qui le reçut plus morte que vive. Quant à l'enfant, on remarqua qu'il n'avait pas même jeté un cri.
 
Six ans après cet événement, Giovanni de Médicis fut blessé au-dessus du genou, devant Borgoforte, par un coup de fauconneau, à l'endroit même où il avait déjà reçu une autre blessure à Pavie. La plaie nouvelle était si grave, surtout compliquée de l'ancienne plaie, qu'il fut décidé qu'on lui couperait la cuisse. On voulut alors l'attacher sur son lit pour procéder à l'opération ; mais il déclara que, comme la chose le touchait avant aucun autre, il voulait la regarder faire. En conséquence, il prit la torche, et la tint jusqu'à la fin de l'amputation, sans qu'une seule fois sa main tremblât assez fort pour faire vaciller la flamme. Soit que la blessure fût mortelle, soit que l'opération eût été mal faite, le surlendemain Giovanni de Médicis expira, à l'âge de vingt neuf ans.
 
Cette mort fut une grande joie pour les Allemands et les Espagnols, dont il était la terreur. Jusqu'à lui, dit Guicciardini, l'infanterie italienne était nulle et ignorée : ce fut lui qui, mettant à profit les leçons qu'il avait reçues du marquis de Pescaire, l'organisa et la fit célèbre ; aussi aimait-il tant cette troupe qui était sa fille, qu'il lui abandonnait sa part du butin, ne se réservant pour lui que sa part de gloire.
 
De leur côté, ses soldats l'aimaient si tendrement qu'ils ne l'appelaient jamais que leur maître et leur père ; à sa mort ils prirent tous le deuil, et déclarèrent qu'ils ne quitteraient plus cette couleur, serment qu'ils tinrent avec une telle fidélité que Jean de Médicis fut, à partir de cette époque appelé Jean des bandes noires, surnom sous lequel il est plus connu que sous son nom paternel.
 
Ce Jean des bandes noires était l'aïeul de Marie de Médicis, qui épousa Henri IV.
 
Maria Salviati, restée veuve, se consacra alors tout entière à son enfant. Le jeune Cosme grandit donc entouré de maîtres et constamment surveillé par l'oeil maternel. Elevé sérieusement, il fut grave de bonne heure, étudiant toutes les choses d'art, de guerre et de gouvernement, avec une égale aptitude, et passionné surtout pour les sciences chimiques et naturelles.
 
A quinze ans, son caractère s'était déjà dessiné, et pouvait donner à ceux qui l'approchaient une idée de ce qu'il serait plus tard. Comme nous l'avons dit, son aspect était grave et même sévère, il était lent à former des relations familières, et laissait aussi difficilement prendre aucune familiarité ; mais lorsqu'il en arrivait à cette double concession, c'était une preuve de son amitié, et son amitié était sûre ; cependant, même pour ses amis, il était discret sur toutes ses actions, et désirait qu'on ne sût ce qu'il avait le dessein de faire que lorsque la chose était faite. Il en résulte qu'il paraissait, en toute occasion, chercher un but contraire à celui auquel il tendait, ce qui rendait ses réponses toujours brèves et souvent obscures.
 
Voilà quel était Cosme, lorsqu'il apprit la nouvelle de l'assassinat d'Alexandre, et la fuite de Lorenzino : cette fuite ne lui laissait aucun concurrent au principat ; aussi eut-il rapidement pris son parti. Il rassembla les quelques amis sur lesquels il pouvait compter, monta à cheval. et partit de la campagne qu'il habitait pour se rendre à Florence.
 
Cosme fut récompensé de sa confiance par l'accueil qu'on lui fit : il entra dans la ville au milieu des acclamations de joie de tous les habitants. Les souvenirs de son père marchaient autour de lui, et le peuple, parmi lequel était mêlée une foule de soldats qui avaient servi sous Jean des bandes noires, l'accompagna jusqu'au palais Salviati, joyeux et pleurant, criant à la fois : Vive Jean et vive Cosme, vive le père et le fils.
 
Le surlendemain, Cosme fut nommé chef et gouverneur de la république à quatre conditions :
 
De rendre indifféremment la justice aux riches comme aux pauvres.
 
De ne jamais consentir à relever de l'autorité de Charles-Quint.
 
De venger la mort du duc Alexandre.
 
De bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.
 
Cosme accepta cette espèce de charte avec humilité, et le peuple accepta Cosme avec enthousiasme.
 
Mais il arriva pour le nouveau grand-duc ce qui arrive pour tous les hommes de génie qu'une révolution porte au pouvoir. Sur le premier degré du trône ils reçoivent des lois, sur le dernier ils en imposent.
 
La position était difficile, surtout pour un jeune homme de dix-huit ans ; il fallait lutter à la fois contre les ennemis du dedans et contre les ennemis du dehors. Il fallait substituer un gouvernement ferme, un pouvoir unitaire et une volonté durable, à tous ces gouvernements flasques ou tyranniques, à tous ces pouvoirs opposés l'un à l'autre, et par conséquent destructifs l'un de l'autre, et à toutes ces volontés qui, tantôt parties d'en haut, tantôt parties d'en bas, faisaient un flux et un reflux éternel d'aristocratie et de démocratie, sur lequel il était impossible de rien fonder de solide et de durable. Et cependant avec tout cela il fallait encore ménager les libertés de ce peuple, afin que ni nobles, ni citoyens, ni artisans ne sentissent le maître. Il fallait enfin gouverner ce cheval, encore indocile à la tyrannie, avec une main de fer dans un gant de soie.
 
Cosme était au reste, de tous points, l'homme qu'il fallait pour mener à bout une telle oeuvre. Dissimulé comme Louis XI, passionné comme Henri VIII, brave comme François Ier, persévérant comme Charles-Quint, magnifique comme Léon X, il avait tous les vices qui font la vie privée sombre, et toutes les vertus qui font la vie publique éclatante. Aussi sa famille fut-elle malheureuse, et son peuple heureux.
 
Il avait eu d'Eléonore de Tolède sa femme, sans compter un jeune prince mort à un an, cinq fils et quatre filles.
 
Ces fils étaient :
François, qui régna après lui.
Ferdinand qui régna après François.
Don Pierre, Jean, et Garcias.
Les quatre filles étaient : Marie, Lucrèce, Isabelle et Virginie.
 
Disons rapidement comment la mort se mit dans cette magnifique lignée, où elle entra, comme dans la famille primitive, par un fratricide.
 
Jean et Garcias chassaient dans les maremmes. Jean, qui n'avait que dix- neuf ans, était déjà cardinal ; Garcias n'était encore rien que le favori de sa mère. Le reste de la cour était à Pise, où Cosme qui avait institué, un mois auparavant, l'ordre de Saint-Etienne, était venu pour se faire reconnaître grand-maître.
 
Les deux frères, qui depuis longtemps gardaient l'un pour l'autre une certaine inimitié, Garcias contre Jean, parce que Jean était le bien-aimé de son père, Jean contre Garcias, parce que Garcias était le bien-aimé de sa mère, se prirent de dispute à propos d'un chevreuil que chacun des deux prétendit avoir tué. Au milieu de la discussion, Garcias tira son couteau de chasse et en porta un coup à son frère. Jean, blessé à la cuisse, tomba en appelant du secours. Les gens de la suite des deux princes accoururent, ils trouvèrent Jean tout seul et baigné dans son sang, le transportèrent à Livourne, et firent prévenir le grand-duc de l'accident qui venait d'arriver. Le grand-duc accourut à Livourne, pansa lui-même son fils ; car le grand- duc, un des hommes les plus savants de son époque, avait toutes les connaissances médicales que l'on pouvait avoir au XVIè siècle. Mais, malgré ces soins empressés, Jean expira dans les bras de son père, le 26 novembre 1562, cinq jours après celui où il avait été blessé.
 
Cosme revint à Pise. A voir ce masque de bronze dont il avait l'habitude de couvrir son visage, on eût dit que rien ne s'était passé. Garcias avait précédé Cosme à Pise et s'était réfugié dans l'appartement de sa mère, où elle le tenait caché. Cependant, au bout de quelques jours, voyant que Cosme ne parlait pas plus de son fils mort que s'il n'eût jamais existé, elle encouragea le meurtrier à aller se jeter aux genoux de son père et à lui demander pardon. Mais, comme le jeune homme tremblait de tous ses membres à la seule idée de se trouver en face de son juge, pour le rassurer sa mère l'accompagna.
 
Le grand-duc était assis, tout pensif, dans un des appartements les plus reculés de son palais.
 
Le fils et la mère parurent sur le seuil, Cosme se leva à leur vue. Aussitôt Garcias courut à son père, se jeta à ses pieds, embrassant ses genoux et lui demandant pardon. La mère resta sur la porte, tendant les bras à son mari. Cosme avait la main enfoncée dans son pourpoint ; il en tira un poignard qu'il avait l'habitude de porter sur sa poitrine, et en frappa don Garcias, en disant :
 
- Je ne veux pas de Caïn dans ma famille. La pauvre mère avait vu briller la lame, et elle s'était élancée vers Cosme. Mais, à moitié du chemin, elle reçut dans ses bras son fils qui, blessé à mort, s'était relevé en chancelant et en criant : – Ma mère ! ma mère !...
 
Le même jour, 6 décembre 1562, don Garcias expira.
 
Et à compter de ce moment où il fut trépassé, Eléonore de Tolède se coucha près de son fils, ferma les yeux et ne voulut plus les rouvrir. Huit jours après, elle expira elle-même, les uns disent de douleur, les autres de faim.
 
Les trois cadavres rentrèrent nuitamment et sans pompe dans la ville de Florence, et l'on dit que les deux fils et la mère avaient été emportés tous trois par le mauvais air des maremmes.
 
Ce nom d'Eléonore de Tolède était un nom qui portait malheur. La fille de don Garcias, parrain du jeune fratricide et frère de cette autre Eléonore de Tolède dont nous venons de raconter la mort, était venue toute jeune à la cour de sa tante ; et là, elle avait fleuri sous le doux soleil de la Toscane, comme une de ces fleurs, qui ont donné leur nom à Florence. On disait même tout bas à la cour que le grand-duc Cosme s'était épris d'un violent amour pour elle. Et comme on connaissait les amours du grand-duc, on ajoutait qu'il avait séduit par l'or ou effrayé par les menaces les domestiques de la jeune princesse : qu'il avait pénétré une nuit dans sa chambre et n'en était sorti que le lendemain matin ; puis, les nuits suivantes, il était revenu, et le commerce adultère avait fini par faire un tel bruit, qu'il avait marié sa jeune et belle maîtresse à son fils Pierre. Ce qu'il y avait de sûr au moins dans tout cela, c'est qu'au moment où l'on s'y attendait le moins, et sans que don Pierre eût même été consulté, l'union avait été décidée et le mariage avait eu lieu.
 
Mais soit l'effet des bruits étranges qui avaient couru sur le compte d'Eléonore, soit que le plaisir goûté par don Pierre dans la compagnie des beaux jeunes gens l'emportât sur les sentiments d'amour que pouvait lui inspirer une belle femme, les nouveaux époux semblaient tristes et vivaient à peu près séparés. Eléonore de Tolède était jeune, elle était belle, elle était de ce sang espagnol qui brûle jusqu'au pied des autels les veines dans lesquels il coule si bien que, délaissée par son mari, elle se prit d'amour pour un jeune homme nommé Alexandre, lequel était fils du capitaine florentin François Gaci. Mais ce premier amour n'eut pas d'autre suite. Le jeune homme, prévenu que sa passion était connue du mari de celle qu'il aimait, et pouvait causer à la belle Eléonore de grandes douleurs, se retira dans un couvent, et étouffa, ou du moins enferma son amour sous un cilice. Tandis qu'il priait pour Eléonore, Eléonore l'oublia.
 
Celui qui le lui fit oublier en lui succédant, était un jeune chevalier de Saint- Etienne qui, plus indiscret que le pauvre Alexandre, ne laissa bientôt plus ignorer à toute la ville qu'il était aimé. Aussi, peut-être plus à cause de cet amour qu'à cause de la mort de François Ginori qu'il venait de tuer en duel entre le palais Strozzi et la porte Rouge, avait-il été exilé à l'île d'Elbe. Mais l'exil n'avait point tué l'amour, et ne pouvant plus se voir, les deux jeunes gens s'écrivaient. Une lettre tomba entre les mains du jeune grand-duc François, que de son vivant Cosme avait associé à sa puissance. L'amant fut ramené secrètement de l'île d'Elbe à la prison du bargello. La nuit même de son arrivée, on fit entrer dans sa prison un confesseur et un bourreau ; puis, lorsque le confesseur eut fini, le bourreau étrangla le jeune homme. Le lendemain, Eléonore apprit de la bouche même de son beau-frère l'exécution de son amant.
 
Elle le pleurait depuis onze jours, tremblante pour elle-même, lorsqu'elle reçut, le 10 juillet, l'ordre de se rendre au palais de Caffaggiolo, que depuis plusieurs mois son mari habitait. Dès lors, elle se douta que tout était fini pour elle, mais elle ne se résolut pas moins d'obéir, car elle ne savait ni où, ni de qui obtenir un refuge. Elle demanda un délai jusqu'au lendemain, voilà tout ; puis elle alla s'asseoir près du berceau de son fils Cosme, et passa la nuit à pleurer et à soupirer, couchée sur son enfant.
 
Les préparatifs du départ occupèrent une partie de la journée, de sorte qu'Eléonore ne sortit de Florence que vers les trois heures de l'après-midi ; et encore comme instinctivement à chaque minute elle retenait les chevaux, n'arriva-t-elle qu'à la nuit tombante à Caffaggiolo. A son grand étonnement, la maison semblait déserte.
 
Le cocher détela les chevaux, et tandis que les valets et les femmes qui l'avaient accompagnée enlevaient les paquets de la voiture, Eléonore de Tolède entra seule dans la belle villa, qui, privée de toute lumière, lui semblait, à cette heure, triste et sombre comme un tombeau. Alors elle monta l'escalier, légère et silencieuse comme une ombre, et frissonnante de terreur elle s'avança, toutes portes étant ouvertes devant elle, vers sa chambre à coucher ; mais au moment où elle posait le pied sur le seuil, elle vit de derrière la portière sortir un bras et un poignard, en même temps elle se sentit frappée, poussa un cri et tomba. Elle était morte ! Don Pierre, ne s'en rapportant à personne du soin de sa vengeance, l'avait assassinée lui même.
 
Alors, la voyant étendue dans son sang et immobile, il vint regarder attentivement celle qu'il avait frappée. Eléonore était déjà expirée, tant le coup avait été donné d'une main sûre et habile. Don Pierre se mit à genoux près du cadavre, leva ses mains sanglantes au ciel, demanda pardon à Dieu du crime qu'il venait de commettre, et jura, en expiation de ce crime, de ne jamais se remarier. Etrange serment, que, si l'on en croit les bruits scandaleux de l'époque, sa répugnance pour les femmes lui permettait de tenir plus facilement que tout autre !
 
Puis le bourreau devint ensevelisseur. Il mit dans un cercueil tout préparé le corps dont il venait de chasser l'âme, ferma la bière et l'expédia à Florence, où elle fut ensevelie la même nuit et en secret dans l'église de San-Lorenzo.
 
Au reste, don Pierre ne tint pas même son serment ; il épousa, en 1593, Béatrix de Ménessès ; il est vrai que c'était dix-sept ans après l'assassinat d'Eléonore, et que Pierre de Médicis, avec son caractère, devait avoir oublié non seulement le serment fait, mais la cause qui le lui avait dicté.
 
Passons maintenant aux filles de Cosme.
 
Marie était l'aînée. C'était à dix-sept ans, comme le dit Shakespeare de Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de Florence. Le jeune Malatesti, page du grand-duc Cosme, en devint amoureux ; la pauvre enfant de son côté, l'aima de ce premier amour qui ne sait rien refuser. Un vieil Espagnol surprit les deux amants dans un tête-à-tête qui ne laissait aucun doute sur l'intimité de leur liaison, et rapporta au grand-duc Côme ce qu'il avait vu.
 
Marie mourut empoisonnée à dix-sept ans ; car sa vie, prolongée de six mois, eût été un déshonneur pour sa famille. Malatesti fut jeté en prison, et, étant parvenu à s'échapper au bout de dix ou douze ans, gagna l'île de Candie, où son père commandait pour les Vénitiens. Deux mois après on le trouva un matin assassiné au coin d'une rue.
 
Lucrèce était la seconde fille de Cosme. A l'âge de dix-neuf ans, elle épousa le duc de Ferrare. Un jour, arriva à la cour de Toscane un courrier qui annonça que la jeune princesse était morte subitement. On dit à la cour qu'elle avait été enlevée par une fièvre putride ; on dit dans le peuple que son mari l'avait assassinée dans un moment de jalousie.
 
Isabelle était la troisième : c'était la favorite de son père. L'amour de Cosme pour sa fille dépassait même, comme on va le voir, les bornes de l'amour paternel.
 
Un jour que Vasari, caché par son échafaudage, peignait le plafond d'une des salles du Palais-Vieux, il vit entrer dans cette salle Isabelle. C'était vers midi, l'air était ardent. Ignorant que quelqu'un était dans la même chambre qu'elle, la jeune fille tira les rideaux, se coucha sur un divan et s'endormit.
 
Bientôt Cosme entra à son tour et aperçut sa fille. Cosme regarda un instant Isabelle endormie avec des yeux ardents de désir, puis il alla fermer toutes les portes en dedans ; bientôt Isabelle jeta un cri, mais à ce cri, Vasari ne vit plus rien, car à son tour il ferma les yeux et fit semblant de dormir. En rouvrant les rideaux, Cosme se rappela que cette chambre devait être celle où peignait Georges Vasari. Il leva les yeux au plafond, et vit l'échafaudage. A l'instant même l'idée lui vint qu'il avait eu un témoin de son crime, et cette idée, dans un coeur comme celui de Cosme, fut suivie immédiatement du désir de s'en débarrasser.
 
Cosme monta doucement à l'échelle ; arrivé à la plate-forme, il trouva Vasari, qui, le nez tourné au mur, dormait dans un coin de son échafaudage. Il s'approcha de lui, tira son poignard, le lui approcha lentement de la poitrine pour s'assurer s'il dormait réellement, ou s'il feignait de dormir. Vasari ne fit pas un mouvement, sa respiration resta calme et égale, et Cosme, convaincu que son peintre favori n'avait rien vu ni entendu, remit son poignard au fourreau et descendit de l'échafaudage.
 
A l'heure où il avait l'habitude de sortir, Vasari sortit, et il revint le lendemain à l'heure à laquelle il avait l'habitude de venir. Ce sang-froid le sauva ; s'il s'était enfui il était perdu : car, partout où il eût fui, le poignard ou le poison des Médecis eût été le chercher.
 
Cela se passait vers l'année 1557.
 
L'année d'ensuite, comme Isabelle avait seize ans, il fallut songer à la marier. Parmi les prétendants à sa main, Cosme fit choix de Paul Giordano Orsini, duc de Bracciano ; mais une des conditions du mariage fut, dit-on, qu'Isabelle continuerait à demeurer en Toscane au moins six mois de l'année.
 
Ce mariage, contre toute attente, fut visiblement froid et contraint ; on disait, pour expliquer cette étrange indifférence d'un jeune mari envers une femme jeune et belle, que les bruits de l'amour de Cosme pour sa fille étaient venus jusqu'à lui et causaient sa répugnance ; mais enfin quelle qu'en fût la cause, cette répugnance existait. Giordano Orsini se tenait la plus grande partie de l'année à Rome, laissant, quelles que fussent ses plaintes, sa femme rester de son côté à la cour de Toscane. Un tel abandon devait porter des fruits adultères. Jeune, belle, passionnée, au milieu d'une des cours les plus galantes du monde, Isabelle ne tarda point à faire oublier, sous des accusations nouvelles, la vieille accusation qui l'avait tachée. Cependant Giordano Orsini se taisait, car Cosme vivait toujours, et tant que Cosme était vivant, il n'eût point osé se venger de sa fille. Mais Cosme mourut en 1574.
 
Giordano Orsini avait laissé en quelque sorte sa femme sous la garde d'un de ses proches parents nommé Troilo Orsini, et depuis quelque temps, ce gardien de son honneur lui écrivait, qu'Isabelle menait une conduite régulière et telle qu'il la pouvait désirer, de sorte qu'il avait presque renoncé à ses projets de vengeance, – lorsque, dans une querelle particulière et sans témoins, Troilo Orsini tua d'un coup de poignard Lelio Torello, page du grand-duc François, ce qui le força de fuir. Alors on sut pourquoi Orsini avait tué Torello. – Ils étaient tous deux amants d'Isabelle, et Orsini voulait être seul.
 
Giordano Orsini apprit à la fois la double trahison de son parent et de sa femme. Il partit aussitôt pour Florence et y arriva comme Isabelle, qui craignait le sort de sa belle-soeur, Eléonore de Tolède, assassinée il y avait cinq jours, se préparait à quitter la Toscane et à s'enfuir près de Catherine de Médicis, reine de France. Mais l'apparition inattendue de son mari l'arrêta court au milieu de ses dispositions.
 
Cependant, à la première vue, Isabelle se rassura ; Giordano Orsini paraissait revenir à elle plutôt comme un coupable que comme un juge. Il lui dit qu'il avait compris que toutes les fautes étaient de son côté, et que, désireux de vivre désormais d'une vie plus heureuse et plus régulière, il venait lui proposer d'oublier les torts qu'il avait eus, comme de son côté il oublierait ceux qu'elle avait pu avoir. Le marché, dans la situation où était Isabelle, était trop avantageux pour qu'elle ne l'acceptât point ; cependant il n'y eut, pour ce jour, aucun rapprochement entre les deux époux.
 
Le lendemain, 16 juillet 1576, Giordano Orsini invita sa femme à une grande chasse qu'il devait faire à sa villa de Cerreto. Isabelle accepta, et y arriva le soir avec ses femmes. A peine entrée, elle vit venir à elle son mari conduisant en laisse deux magnifiques lévriers qu'il la pria d'accepter, et dont il l'invita à faire usage le lendemain ; puis on se mit à table. Au souper, Orsini fut plus gai que personne ne l'avait jamais vu, accablant sa femme de prévenances et de petits soins, comme aurait pu faire un amant pour sa maîtresse ; si bien que, quelque habituée qu'elle fût d'avoir autour d'elle des coeurs dissimulés, Isabelle y fut presque trompée. Cependant, lorsque après le souper son mari l'eut invitée à passer dans sa chambre, et lui donnant l'exemple l'y eût précédée, elle se sentit instinctivement frissonner et pâlir, et se retournant vers la Frescobaldi, sa première dame d'honneur : – Madame Lucrèce, lui dit-elle, irai-je ou n'irai-je pas ? Cependant, à la voix de son mari qui revenait sur le seuil, lui demandant en riant si elle ne voulait pas venir, elle reprit courage et le suivit. Entrée dans la chambre, elle n'y trouva aucun changement, son mari avait toujours le même visage, et le tête à tête parut même augmenter sa tendresse. Isabelle, trompée, s'y abandonna, et, lorsqu'elle fut dans une position à ne pouvoir plus se défendre, Orsini tira de dessous l'oreiller une corde toute préparée, la passa autour du cou d'Isabelle, et changeant tout à coup ses embrassements en une étreinte mortelle, il l'étrangla, malgré ses efforts pour se défendre, sans qu'elle eût eu même le temps de jeter un cri.
 
Ce fut ainsi que mourut Isabelle.
 
Reste Virginie ; celle-là fut mariée à César d'Este, duc de Modène. Voilà tout ce qu'on sait d'elle ; sans doute elle eut un meilleur sort que ses trois soeurs. L'histoire n'oublie que les heureux.
 
Voilà le côté sombre de la vie de Cosme ; maintenant voici le côté brillant.
 
Cosme était un des hommes les plus savants de l'époque. Entre autres choses, dit Baccio Baldini, il connaissait une grande quantité de plantes, savait les lieux où elles naissaient, où elles vivaient le plus longtemps, où elles avaient l'odeur la plus vive, où elles ouvraient les plus belles fleurs, où elles portaient les plus beaux fruits, et quelle était la vertu de ces fleurs ou de ces fruits pour guérir les maladies ou les blessures des hommes et des animaux ; puis, comme il était excellent chimiste, il composait, avec les plantes, des eaux, des essences, des huiles, des médicaments, des baumes, et donnait ses remèdes à ceux qui lui en faisaient la demande, qu'ils fussent riches ou pauvres, qu'ils fussent sujets toscans ou étrangers, qu'ils habitassent Florence ou toute autre partie de l'Europe.
 
Cosme aimait et protégeait les lettres. En 1541, il fonda l'académie florentine qu'il nommait son académie très chère et très heureuse : on devait y lire et commenter Plutarque et Dante. Ses séances se tenaient d'abord au palais de Via Larga ; puis, pour qu'elle fût plus libre et plus à l'aise, il lui donna la grande salle du conseil au Palais-Vieux. Depuis la chute de la république, cette grande salle était devenue inutile.
 
L'université de Pise, déjà protégée par Laurent de Médicis, avait brillé autrefois d'un certain éclat ; mais, abandonnée par les successeurs du Magnifique, elle était fermée. Cosme la fit rouvrir, et lui accorda de grands privilèges pour assurer son existence ; enfin, il attacha à cet établissement un collège dans lequel il voulut que quarante jeunes gens, annonçant des dispositions et choisis dans les familles pauvres, fussent élevés à ses propres frais.
 
Cosme fit mettre en ordre et livrer aux savants tous les manuscrits et tous les livres de la bibliothèque Lorenziana que le pape Clément XII avait commencé de réunir.
 
Il assura, par un fonds destiné à son entretien, l'existence des universités de Florence et de Sienne.
 
Il ouvrit une imprimerie, fit venir d'Allemagne le Torrentino, et fit exécuter toutes les éditions qui portent le nom de ce célèbre typographe.
 
Il accueillit Paul Jove, qui était errant, et Scipion Ammirato, qui était proscrit ; et, le premier étant mort à sa cour, il lui fit faire une tombe avec sa statue.
 
Le grand-duc voulait que chacun écrivît librement, selon son goût, son opinion et ses capacités ; et il encouragea si bien à suivre cette voie Benedetto Varchi, Philippo de Nerli, Vincenzio Borghini, et tant d'autres, que, des seuls volumes qui lui furent dédiés par la reconnaissance des historiens, des poètes ou des savants contemporains, on pourrait faire une bibliothèque.
 
Enfin, il obtint que Boccace, défendu par le concile de Trente, fût révisé par Pie V, qui mourut en le révisant, et par Grégoire XIII, qui lui succéda. La belle édition de 1573 est le résultat de la censure pontificale, et il poursuivait la même restitution pour les oeuvres de Machiavel, lorsqu'il mourut avant de l'avoir obtenue.
 
Cosme était artiste, ce ne fut pas sa faute s'il arriva au moment où les grands hommes s'en allaient. De toute cette brillante pléiade qui avait éclairé les règnes de Jules II et de Léon X, il ne restait plus que Michel-Ange. Il fit tout ce qu'il put pour l'avoir ; il lui envoya un cardinal et une ambassade, lui offrit une somme d'argent qu'il fixerait lui-même, le titre de sénateur et une charge à son choix ; mais Paul III le tenait, et ne le voulait point céder. Alors, à défaut du géant florentin, il rassembla tout ce qu'il put trouver de mieux. L'Ammanato, son ingénieur, lui bâtit, sur les dessins de Michel- Ange, le beau pont de la Trinité, et lui tailla le Neptune de marbre de la place du Palais-Vieux. Il fit faire à Baccio Bandinelli l'Hercule et le Bacchus, la statue du pape Léon X, la statue du pape Clément VII, la statue du duc Alexandre, la statue de Jean de Médicis, son père, et sa propre statue à lui-même, la loge du Marché-Neuf et le choeur du Dôme. Benvenuto Cellini fut rappelé de France pour lui fondre son Persée en bronze, pour lui tailler des coupes d'agathe et pour lui graver des médailles d'or. Puis, comme on avait retrouvé dans les environs d'Arezzo, dit Benvenuto dans ses Mémoires, une foule de petites figures de bronze auxquelles il manquait à celles-ci la tête, à celles-là les mains, et aux autres les pieds, Cosme les nettoyait lui-même et en faisait tomber la rouille avec précaution pour qu'elles ne fussent pas endommagées. Un jour que Benvenuto Cellini entrait pour faire visite au grand-duc, il le trouva entouré de marteaux et de ciseaux. Alors, donnant un marteau à Cellini et gardant un ciseau, Cosme lui ordonna de frapper avec le premier de ces outils, tandis qu'il conduisait l'autre, et ainsi ils n'avaient plus l'air d'un souverain et d'un artiste, mais tout simplement de deux ouvriers orfèvres travaillant au même établi.
 
A force de recherches chimiques, Cosme retrouva, avec François Ferruci de Fiesole, l'art de tailler le porphyre, perdu depuis les Romains, et il en profita à l'instant pour faire sculpter la belle vasque du palais Pitti, et la statue de la Justice, qu'il dressa sur la place de la Trinité, au haut de la colonne de granit qui lui avait été donnée par le pape Pie IV.
 
Il accueillit et employa Jean de Bologne, qui fit pour lui le Mercure et l'enlèvement des Sabines, puis devint l'architecte de son fils François.
 
Il éleva Bernard Buontalenti, qu'il donna ensuite pour maître de dessin au jeune grand-duc.
 
Il plaça sous la direction de l'architecte Tribolo les constructions et les jardins de Castello.
 
C'est lui encore qui acheta le palais Pitti, auquel il laissa son nom, et dont il fit faire la belle cour.
 
Il avait appelé près de lui Georges Vasari, architecte, peintre et historien. Il demanda à l'historien une histoire de l'art, et donna au peintre le Palais- Vieux à peindre. L'architecte eut à construire un corridor qui joignit le palais Pitti au Palais-Vieux, à l'instar de celui qui, dit Homère, joignait le palais de Priam au palais d'Hector. Vasari reçut aussi l'ordre de bâtir cette magnifique galerie des offices, devenue aujourd'hui le tabernacle de l'art, et dont Florence publie à cette heure une magnifique illustration. Ce monument plut tant à Pignatelli, qui le vit lorsqu'il n'était encore que moine à Florence, que, devenu pape en 1691, il fit faire sur le même modèle la Curia Innocenziana à Rome.
 
Enfin, il réunit dans le palais de Via Larga, dans le Palais-Vieux et au palais Pitti, tous les tableaux, toutes les statues, toutes les médailles, soit antiques, soit modernes, qui avaient été peints, sculptés, gravés ou retrouvés dans des fouilles par Cosme l'Ancien, par Laurent et par le duc Alexandre, et qui deux fois avaient été dispersés et pillés : la première fois lors du passage de Charles VIII, et la seconde fois lors de l'assassinat du duc Alexandre par Lorenzino.
 
Aussi, la louange contemporaine l'emporta sur le blâme de la postérité ; la partie sombre de cette vie se perdit dans la partie éclatante, et l'on oublia que ce protecteur des arts, des lumières et des lettres, avait tué un de ses fils, empoisonné une de ses filles, et violé l'autre.
 
Il est vrai que les contemporains de Cosme Ier étaient Henri VIII, Philippe II, Charles IX, Christian II, et cet infâme Paul III, dont le fils violait les évêques.
 
Cosme mourut le 21 avril 1574, laissant le trône ducal à son fils François Ier qu'il avait associé au pouvoir depuis plusieurs années, et dont nous avons dit à peu près tout ce qu'il y a à en dire, devant la statue de Ferdinand Ier, à Livourne, et à propos de Bianca Capello, sa maîtresse et sa femme.
 
Cosme était sobre mangeait peu, buvait peu, et dans les dernières années de sa vie, il avait même renoncé à souper, et se contentait de manger quelques amandes. Presque toujours pendant ses repas, il avait à sa table un savant, avec lequel il parlait chimie, botanique ou géométrie ; – un artiste avec lequel il raisonnait d'art, ou un poète avec lequel il discutait sur Dante ou sur Boccace. A défaut de ceux-ci, il causait avec les officiers de bouche qui faisaient son service, des choses que chacun d'eux, à sa connaissance, avait étudiées, « car il en savait, dit son historien, autant à lui seul que tous les hommes ensemble ». Ses deux plaisirs les plus vifs étaient la musique et la chasse. Il aimait à chanter en choeur, et souvent en se baignant dans l'Arno avec les gentilshommes qu'il avait admis dans sa familiarité, à l'aide de petites tablettes de bois, sur lesquelles chacun, tout en nageant, suivait sa partie. – Cosme donnait alors des concerts en pleine eau à ses sujets, car il était avant tout ennemi du repos, et qu'il travaillât ou s'amusât, il avait toujours besoin de s'occuper à quelque chose. - C'était à la fois le plus grand chasseur, le meilleur fauconnier, et le pêcheur le plus habile de son royaume. Mais il fut forcé de renoncer de bonne heure à ces exercices, ayant été attaqué de la goutte à l'âge de 45 ans.
 
On voit qu'il y avait à la fois dans Cosme Ier de l'Auguste et du Tibère.
 
Maintenant revenons à la salle du Palais-Vieux, dont cette longue biographie nous a écarté, et qui est la même, s'il faut en croire les traditions, dans laquelle s'accomplit l'étrange scène du viol d'Isabelle.
 
Le tableau, non pas le plus remarquable au point de vue de l'art, mais le plus extraordinaire certainement comme fait enregistré, est le tableau de Ligozzi, représentant la réception faite par Boniface VIII à douze ambassadeurs de douze puissances, qui se trouvèrent tous être Florentins, tant le génie politique de la Magnifique république était au XIII et au XIVè siècle incontesté dans le monde.
 

Ces douze ambassadeurs étaient :

Muciato Franzezi, pour le roi de France.
Ugolino de Vicchio, pour le roi d'Angleterre.
Ranieri Langru, pour le roi de Bohême.
Vermiglio Alfani, pour le roi des Germains.
Simone Rossi, pour la Rascia.
Bernardo Ervai, pour le seigneur de Vérone.
Guiscardo Bastaï, pour le Kan de Tartarie.
Manno Fronte, pour le roi de Naples.
Guido Tabanca, pour le roi de Sicile.
Lapo Farinata des Uberti, pour Pise.
Gino de Diétaselvi, pour le seigneur de Camerino.
Et enfin Bencivenni Folchi, pour le grand-maître de l'hôpital de Jérusalem.
 
Ce fut cette réunion étrange qui fit dire à Boniface VIII qu'un cinquième élément venait de se mêler au monde, et que les Florentins étaient ce cinquième élément.
 
Les fresques gigantesques qui couvrent les murs, ainsi que tous les tableaux du plafond, sont de Vasari. Les fresques représentent les guerres des Florentins contre Sienne et contre Pise. C'est pour l'exécution de ces dernières que Michel-Ange avait préparé ces beaux cartons qui s'égarèrent sans que l'on sût jamais ce qu'ils étaient devenus.
 
Dans les autres chambres du palais, qui sont les chambres d'habitation, on trouve aussi en nombre considérable des peintures de la même époque à peu près. Il faut excepter une charmante petite chapelle de Rodolfo Guirlandajo, qui fait, par son exécution serrée et religieuse, une opposition étrange avec cette peinture facile et païenne, du commencement de la décadence.
 
Tout bouleversé qu'il a été par les arrangements de Cosme Ier, le Palais- Vieux conserve encore matériellement un souvenir de la république : c'est la tour de la Barberia, où fut enfermé Cosme l'Ancien, et à la porte de laquelle, un demi-siècle plus tard, lors de la conspiration des Pazzi, le brave gonfalonier César Petrucci monta la garde avec une broche.
 
Ce fut dans cette tour, aujourd'hui séparée en bûcher et changée en garde- robe, que Cosme l'Ancien passa, certes, les quatre plus mauvais jours de sa longue vie. Pendant ces quatre jours, la crainte d'être empoisonné par ses ennemis l'empêcha de prendre aucune nourriture.
 
Car, dit Machiavel, beaucoup voulaient qu'il fût envoyé en exil ; mais beaucoup voulaient aussi qu'on le fit mourir, tandis que le reste se taisait ou par compassion ou par peur. Ces derniers, en ne prenant aucun parti, empêchaient que rien ne se conclût. Pendant ce temps, Cosme avait été enfermé dans une tour du palais et donné en garde à un geôlier ; et, comme du lieu où il était enfermé, ce grand citoyen entendait le bruit des armes qui se faisait sur la place, et le tintement éternel du beffroi qui appelait le peuple à la balie il craignait à la fois, ou qu'on le fît mourir publiquement, ou bien plutôt encore qu'on le frappât dans l'ombre. C'est pourquoi, s'arrêtant surtout à ce dernier soupçon, il fut quatre jours sans prendre aucune nourriture, si ce n'est un peu de pain qu'il avait apporté avec lui. Alors, s'apercevant des craintes de son prisonnier, le geôlier, qui venait de lui servir son dîner que depuis quatre jours il emportait intact, s'approcha de lui, et le regarda en secouant tristement la tête :
 
- Tu doutes de moi, Cosme, lui dit-il, tu crains d'être empoisonné, et dans cette crainte, tu te laisses mourir de faim. C'est me faire peu d'honneur que de croire que je veuille prêter les mains à une pareille infamie. Je ne pense pas que ta vie soit sérieusement menacée, car, crois-moi, tu as force amis dans ce palais et au dehors ; mais, quand tu aurais à la perdre, demeure tranquille à mon égard, car, je te le jure, il te faudra, pour te l'ôter, un autre ministère que le mien. Je ne rougirai jamais mes mains du sang de personne, et encore moins du tien : jamais tu ne m'as fait aucune offense. Rassure-toi donc ; mange, et garde-toi vivant pour tes amis et pour la patrie. Au reste, pour te rassurer mieux encore, fais-moi chaque jour l'honneur de m'admettre à ta table, et je mangerai le premier de tout ce que tu mangeras.
 
A ces paroles, Cosme se sentit tout réconforté, et se jetant au cou de son geôlier, il l'embrassa en pleurant, en lui jurant une reconnaissance éternelle, et en lui promettant de se souvenir de lui si jamais la fortune lui en fournissait l'occasion en redevenant son amie.
 

Machiavel oublie de dire si, dans les temps heureux, Cosme se souvint de cette promesse faite aux jours de l'infortune.

 
Le nom de ce geôlier, qui, comme on le voit, laisse bien loin derrière lui tous les geôliers sensibles et honnêtes de messieurs Caigniez, Guilbert de Pixérécourt et Victor Ducange, était Federigo Malavolti.
 
Avis à la postérité, qui, n'étant pas chargée de geôliers, peut donner une bonne place à celui-ci !
  

 

 

 

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Alexander Dumas
Celebrated Crimes
The Borgias



Name index: Alexander VI; Antonio di Venafro; Caesar Borgia (duke of Romagna); Cardinal Orsini; Gaffredo Borgia; Gian Bentivoglio; Gian Paolo Baglioni; Hermes Bentivoglio; Louis XII; Oliverotto da Fermo; Paolo Orsini; Pandolfo Petrucci; Roderigo Borgia; Vitellozzo Vitelli.

Chapter XI

" The capture of Faenza had brought Caesar the title of Duke of Romagna, which was first bestowed on him by the pope in full consistory, and afterwards ratified by the King of Hungary, the republic of Venice, and the Kings of Castile and Portugal. The news of the ratification arrived at Rome on the eve of the day on which the people are accustomed to keep the anniversary of the foundation of the Eternal City; this fete, which went back to the days of Pomponius Laetus, acquired a new splendour in their eyes from the joyful events that had just happened to their sovereign: as a sign of joy cannon were fired all day long; in the evening there were illuminations and bonfires, and during part of the night the Prince of Squillace, with the chief lords of the Roman nobility, marched about the streets, bearing torches, and exclaiming, "Long live Alexander! Long live Caesar! Long live the Borgias! Long live the Orsini! Long live the Duke of Romagna!" "

Chapters XII-XVI

" Agreement between the Duke of Valentinois and the Confederates* (Chapter XIII) "

*Vitellozzo Vitelli, Paolo Orsini, Gian Paolo Baglioni, Hermes Bentivoglio, representing his father Gian, Antonio di Venafro, the envoy of Pandolfo Petrucci, Oliverotto da Fermo, and the Duke of Urbino.

" Let it be known to the parties mentioned below, and to all who shall see these presents, that His Excellency the Duke of Romagna of the one part and the Orsini of the other part, together with their confederates, desiring to put an end to differences, enmities, misunderstandings, and suspicions which have arisen between them, have resolved as follows:

" There shall be between them peace and alliance true and perpetual, with a complete obliteration of wrongs and injuries which may have taken place up to this day, both parties engaging to preserve no resentment of the same; and in conformity with the aforesaid peace and union, His Excellency the Duke of Romagna shall receive into perpetual confederation, league, and alliance all the lords aforesaid; and each of them shall promise to defend the estates of all in general and of each in particular against any power that may annoy or attack them for any cause whatsoever, excepting always nevertheless the Pope Alexander VI and his Very Christian Majesty Louis XII, King of France: the lords above named promising on the other part to unite in the defence of the person and estates of His Excellency, as also those of the most illustrious lords, Don Gaffredo Borgia, Prince of Squillace, Don Roderigo Borgia, Duke of Sermaneta and Biselli, and Don Gian Borgia, Duke of Camerino and Negi, all brothers or nephews of the Duke of Romagna.

" Moreover, since the rebellion and usurpation of Urbino have occurred during the above-mentioned misunderstandings, all the confederates aforesaid and each of them shall bind themselves to unite all their forces for the recovery of the estates aforesaid and of such other places as have revolted and been usurped.

" His Excellency the Duke of Romagna shall undertake to continue to the Orsini and Vitelli their ancient engagements in the way of military service and an the same conditions.

" His Excellency promises further not to insist on the service in person of more than one of them, as they may choose: the service that the others may render shall be voluntary.

"He also promises that the second treaty shall be ratified by the sovereign pontiff, who shall not compel Cardinal Orsini to reside in Rome longer than shall seem convenient to this prelate.

" Furthermore, since there are certain differences between the Pope and the lord Gian Bentivoglio, the confederates aforesaid agree that they shall be put to the arbitra